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Mardi 21 mai 2013 2 21 /05 /Mai /2013 19:44

 

Le prix Nobel de physique 1979, Steven Weinberg, a déclaré, lors d'une conférence où il critiquait l'intelligent design, cette « théorie » protestante américaine qui veut voir dans l'univers physique la preuve de l'existence de Dieu : « With ou without religion, good people can behave well and bad people can do evil ; but for good people to do evil, it takes religion (avec ou sans religion, les gens bien font le bien et les gens mauvais le mal ; mais pour que des gens bien fassent le mal, il faut une religion) ».

Je ne discuterai pas ici l'intelligent design, mais je partage les arguments de Steven Weinberg : c'est une doctrine d'une grande faiblesse intellectuelle. Imaginez en effet que vous ayez gagné au loto. Vous aviez tellement peu de chances que cela vous arrive que vous serez tentés d'y voir le fruit de la divine providence. C'est exactement ce qui se passe pour les partisans de l'intelligent design : il y avait très peu de chances que la vie arrive, oui mais voilà, nous avons gagné au loto, la vie existe et nous n'avons nullement besoin de la divine providence pour l'expliquer. Il a fallu un temps infini pour que cela arrive (car rien ne dit en effet que notre univers, issu du Big Bang, soit le seul univers qui ait jamais existé et que ses constantes cosmologiques soient les seules possibles), mais si l'on dispose d'un temps infini pour gagner au loto, on finit par y arriver tôt ou tard.

Je me contenterai, dans les présentes lignes, de commenter le « dernier théorème de Weinberg », à savoir que seule la religion est capable de transformer des hommes bons en agents du mal.

Je suis né et j'ai grandi dans une famille communiste, donc athée, et je peux témoigner que j'ai rencontré beaucoup d'hommes bons et sincères chez les communistes et que beaucoup, parmi ceux-ci, n'auraient pas hésité une seconde à découper leur propre mère en rondelles de saucisson si le Parti le leur avait demandé. Je crois donc être bien placé pour dire que le « théorème de Weinberg » est faux, du moins si l'on prend le mot « religion » au sens étroit du terme.

En revanche, il me paraît exact si on donne au mot de religion l'acception plus large que voici : religion = toute théorie irréfutable.

On retrouve ici un concept imparfaitement traduit de l'anglais par « falsifiabilité » et qui sous-tend toute l'oeuvre de Karl Popper.

Prenons un marxiste : de deux choses l'une, soit vous êtes d'accord avec lui, normal, il a raison ; soit vous êtes contre lui, normal, car ou bien vous êtes alors un ennemi de classe (donc vous savez que vous mentez), ou bien vous êtes inconscient des rapports de classes tant que vous n'aurez pas reconnu la pertinence du marxisme.

Prenons un islamiste radical : de deux choses l'une, soit vous êtes d'accord avec lui, normal, il tient ses idées de Dieu lui-même à travers le Coran; soit vous êtes contre lui, normal, Dieu vous assigné le destin d'être un mécréant. Rappelons en effet que « le décret et le destin » (al-qada' wa-l-qadar) est un des six principes de la foi musulmane pour le sunnisme : nous sommes certes libres, mais Dieu a choisi entre tous les univers possibles celui où nous nous trouvons présentement ; il lui aurait donc été loisible de choisir un univers où nous serions tous musulmans ; or s'il ne l'a pas fait, cela signifie, pour un islamiste radical, que Dieu voulait que nous fussions mécréants.

Les partisans des théories irréfutables sont enfermés dans un véritable cercle vicieux d'ordre intellectuel.

J'ai été marxiste jusque vers mes dix-huit ans. J'ai cessé de l'être après avoir vu un film sur les Khmers rouges, La Déchirure. Or ce film aurait très bien pu me glisser dessus comme l'eau sur les plumes du canard ; j'aurais très bien pu arguer, comme mon grand-père, qu'un tel film était le fruit de la « propagande de classe américaine ». J'aurais ainsi préservé l'irréfutabilité du marxisme que j'ai montrée plus haut.

Quel est alors le mécanisme qui m'avait préalablement permis de sortir du cercle vicieux de l'irréfutabilité pour faire confiance à ceux qui dénonçaient les crimes du marxisme?

A cette époque, je n'avais encore jamais entendu parler de Popper (mais gageons que cela m'aurait grandement aidé). J'avais donc bien noté le caractère irréfutable de la doctrine marxiste, mais je croyais encore en ce temps-là que cela faisait sa force et non sa faiblesse.

Non, ce qui m'a dessillé les yeux est la présence dans ma classe de terminale d'un camarade d'extrême-droite, monarchiste et intégriste catholique. Je ne sais quelle curiosité intellectuelle m'amena à dialoguer avec lui et je m'aperçus que son style de pensée était en fait très proche du mien : son intégrisme catholique était tout aussi irréfutable que mon marxisme. Je décidai donc de lire la Bible pour y voir ce qui l'autorisait à y déceler la justification de sa doctrine. En fait, si l'on acceptait que la Bible fût la vraie parole de Dieu, plus rien ne s'opposait à une adhésion à son fanatisme religieux. Puis je lus peu après le Coran pour le comparer à la Bible. Que Dieu nous parlât, pourquoi pas? Mais à laquelle de ses paroles devions-nous obéir? Or je ne pus découvrir de preuves probantes de la supériorité du Coran sur la Bible. Qui, du Manifeste du Parti communiste, du Coran ou de la Bible nous disait la vérité? Impossible de le déterminer avec le degré de certitude qu'auraient pourtant requis des engagements aussi radicaux qu'une adhésion au PCF, à l'islam radical ou à l'intégrisme catholique. C'en était fini de ma croyance en des doctrines irréfutables : je me mis à lire les critiques du marxisme et y découvris des arguments fort rationnels à l'encontre de cette théorie.

Moralité : seule la conversion à la rationalité peut empêcher des gens bien de faire le mal. Une religion qui considère ses écrits fondateurs comme « sacrés », c'est-à-dire comme immunisés contre toute critique rationnelle est éminemment dangereuse. Mais le caractère particulièrement délétère du marxisme vient du fait qu'il se présente comme rationnel alors qu'il s'immunise lui aussi contre toute critique rationnelle, de sorte que le Manifeste du Parti communiste y acquiert le statut d'un écrit sacré irréfutable . Weinberg est donc trop sévère envers certaines religions, les religions libérales, mais pas assez envers certaines idéologies politiques, les anti-libérales.

Espérons simplement que les libéraux eux-mêmes ne tomberont pas non plus dans le piège de l'irréfutabilité en prenant leurs propres écrits fondateurs pour des textes sacrés et imperméables à toute critique rationnelle.

Par Fabrice Descamps
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Lundi 6 mai 2013 1 06 /05 /Mai /2013 20:40

 

 

On a tendance à penser qu'il n'y a pas de progrès en philosophie, contrairement à ce que nous dévoilent les sciences. Tant et si bien que la philosophie est considérée par certains comme une quête irrationnelle puisque, à l'opposé des savoirs scientifiques, elle ne présente ni caractère cumulatif ni convergence. Or cela n'est que partiellement vrai.

 

Certes il est exact que maintes écoles en philosophie ne nous sont d'aucune utilité pour comprendre la rationalité : c'est le cas de la phénoménologie, des tendances anti-réalistes ou relativistes, bref de tout le pandémonium des courants obscurantistes. Que répondre quand on lit le salmigondis d'un Derrida ou d'un Badiou? Que la philosophie ne sert vraiment à rien. En apparence du moins.

 

Cependant je me contenterai de deux observations pour battre en brèche cette affirmation.

 

La première me vient de la fréquentation de la philosophie analytique anglo-saxonne. Quel soulagement de lire un Karl Popper ou un Hilary Putnam quand on s'est cassé les dents sur Hegel ou Heidegger. On a vraiment l'impression de renouer le fil avec les Grecs. La clarté et la profondeur de leur propos en imposent. Et je ne pense pas être le jouet d'une illusion en affirmant que notre appréhension de la rationalité scientifique et de l'épistémologie a fait de grands progrès depuis Popper. On pourra certes contester tel ou tel aspect du rationalisme critique poppérien (comme le fit le regretté Raymond Boudon en retirant au critère de falsifiabilité la généralité que Popper lui attribuait puisqu'il n'explique pas, par exemple, que le darwinisme soit bel et bien de la science alors qu'il n'est pas falsifiable au sens de Popper), mais on notera toutefois que tous les épistémologues connus travaillent sur et à partir du rationalisme critique, à part Bruno Latour, mais j'ai déjà expliqué ailleurs ce que je pensais du rapport de ce dernier à la rationalité.

 

La deuxième de mes observations m'a été suggérée par mes propres considérations sur la philosophie morale. Bien qu'étant partisan de l'utilitarisme, j'ai noté à plusieurs reprises que l'utilitarisme subjectif de Bentham n'était pas tenable en l'état, ce pourquoi je l'ai remplacé par une version plus robuste de l'utilitarisme de John Stuart Mill, l'utilitarisme objectif. En effet, si l'on pense que le but de la morale est le bonheur du plus grand nombre possible d'individus, comme l'affirme l'utilitarisme, on a tôt fait de remarquer qu'un tel bonheur pourrait aussi bien provenir de la distribution universelle d'une drogue. Il y a donc bonheurs et bonheurs, le bonheur que nous procurerait la consommation de ladite drogue et le bonheur que nous apporte la vie dans une société harmonieuse. Pour distinguer tel genre de bonheur de tel autre, il nous faut un critère et ce critère est précisément la rationalité : un bonheur qui augmente notre rationalité vaut mieux qu'un bonheur qui la réduit ou la fait stagner - comme celui que procure l'usage d'une drogue - .

 

Or, une fois énoncée la version objective et rationaliste de l'utilitarisme, plus rien ne le distingue nettement du kantisme et des autres déontologismes (sauf son conséquentialisme, mais c'est justement ce qui fait sa force). Si, en effet, l'utilitarisme objectif entend maximiser ma rationalité en même temps que mon bonheur, mon adhésion à la rationalité morale se traduira par l'autonomie rationnelle sur laquelle Kant fait reposer ma compréhension de l'impératif catégorique. Remarquons notamment que la formulation première de l'impératif catégorique (« Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse toujours en même temps être érigée en loi universelle ») est en fait une justification du conséquentialisme défendu par un utilitarisme objectif : « Sois rationnel et moral car imagine les conséquences si personne ne l'est ».

 

Mais notons en outre que plus rien ne distingue non plus un tel utilitarisme objectif de la troisième école éthique contemporaine, l'éthique de la vertu dont les Anglo-saxons Philippa Foot, Alisdair McIntyre et Martha Nussbaum furent les redécouvreurs. Car un utilitarisme objectif prône la ou les vertus puisque celles-ci sont les manifestations concrètes de la rationalité morale.

 

A force d'opposer morale et bonheur, Kant a perdu de vue qu'il est une école antique pour qui l'exercice des vertus, l'usage de la rationalité et le bonheur étaient synonymes : les stoïciens.

 

La matrice du stoïcisme est l'eudémonisme rationnel, c'est-à-dire la conviction que le bonheur est le but de l'existence humaine, mais que le vrai bonheur passe aussi par le développement de la raison en nous, laquelle conduit tout naturellement à la vertu. Je m'explique.

 

L'eudémonisme rationnel part d'un constat simple : si je veux être heureux, mon bonheur ne doit pas chercher sa source dans ce qui ne dépend pas de moi, car ce qui ne dépend pas de moi pourrait venir à me manquer ou ne pas se réaliser.

Je dois donc distinguer ce qui dépend de moi de ce qui n'en dépend pas.

Pour opérer cette distinction, je dois me servir de ma raison.

Une fois cette distinction faite, j'accepte l'ordre du monde puisque la raison m'apprend qu'il ne dépend pas de moi.

Le bonheur vient alors en premier lieu de cette joie qui comprend et accepte le caractère tragique de l'existence.

Le bonheur consiste ainsi en l'accord de ma raison et de ma volonté.

Car ma raison m'aide ensuite à ne désirer que les biens dont l'obtention dépend uniquement de moi.

Or de tels biens naissent de l'exercice de la vertu.

Donc l'eudémonisme rationnel place le bonheur dans l'exercice de la vertu.

 

Je vais accompagner ces conclusions de petits commentaires pour mieux en faire comprendre la portée.

 

Soulignons d'abord qu'accepter l'ordre du monde ne signifie pas du tout accepter l'ordre social, comme mon grand-père communiste le croyait. Car la mutabilité de l'ordre social fait partie de l'ordre du monde : la société peut et doit changer, ses lois n'ayant pas la stabilité des lois physiques.

 

L'ordre du monde nous révèle le caractère tragique de l'existence, premièrement parce qu'il nous apprend que nous sommes mortels, deuxièmement parce que le monde n'a aucun sens. Le monde a un ordre, c'est-à-dire des lois, mais pas de sens : ces lois ne signifient rien. Or, comme l'a souligné Clément Rosset dans toute son oeuvre, loin de nous attrister, cette constatation est au contraire le ressort secret de la joie de vivre : on ne peut être vraiment heureux et heureux de vivre que le jour où l'on a renoncé à donner un sens à ce qui n'en pas. Et la découverte de ce non-sens mène à la joie qui naît de notre étonnement de survivre à ladite découverte. Je suis mortel? La vie n'a pas de sens? Et alors? Je m'en f... .

 

Remarquons aussi que l'eudémonisme rationnel n'interdit pas d'être croyant, si l'on pense que l'ordre du monde s'incarne dans une entité personnelle, c'était la conviction des stoïciens, mais il ne le commande pas non plus, d'autant moins que cette déité personnelle est difficilement conciliable avec la raison. La joie que génère la contemplation du monde a cependant une connotation religieuse dans la mesure où elle invite à vénérer ce monde tel qu'il est, de sorte qu'on comprend mieux le panthéisme serein et fataliste que manifestaient les stoïciens. Mais ce « culte » peut être un panthéisme impersonnel, un naturalisme religieux, bref ce que Dawkins a surnommé un sexed up atheism, un « athéisme tunerisé».

 

Le dernier point que je voulais aborder ressortit à ma question initiale : y a-t-il un progrès en philosophie? L'eudémonisme rationnel permet de répondre à cette question. En fait, depuis les stoïciens, la philosophie morale n'a pas accompli de progrès substantiels puisque l'éthique que je défends dans ce blog était déjà présente in nucleo dans les philosophies antiques. En revanche, nous avons accompli de réels progrès dans la présentation et la formulation précises de cette philosophia perennis. Ce que les stoïciens sentaient confusément, nous sommes maintenant capables de l'exprimer clairement en quelques lignes.

 

Par Fabrice Descamps
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Samedi 4 mai 2013 6 04 /05 /Mai /2013 12:17

 

 

Voici la dernière lettre que j'ai envoyée à l'inénarrable journal Le Monde à propos d'un article lu dans son édition de ce jour :

 

" Mme Gatinois,

Il serait temps en France de présenter les "Minijobs" allemands dans toute leur réalité.

La loi Hartz IV prévoit un dispositif appelé "Arbeitslosengeld 2" qui ajoute une indemnité-chômage aux 450€ que gagnent les "Minijobber" et leur permet de toucher mensuellement l'équivalent d'un SMIC français. Personne ne survit avec seulement 450€ en Allemagne!

Autrement dit, plutôt que d'indemniser entièrement un chômeur et le laisser chez lui, l'Allemagne préfère le faire travailler pour 450€ et ajouter des transferts sociaux à cette somme jusqu'à hauteur d'un SMIC.

Ceci est-il plus attentatoire à la dignité d'un chômeur que de le laisser végéter chez lui ou faire la queue à Pôle-Emploi?

Vous affirmez que le salaire minimum n'est pas l'ennemi de l'emploi. Fort bien et la littérature économique est en effet divisée sur ce sujet ... comme sur tous les autres. Mais dans lequel de nos deux pays y a-t-il le moins de chômeurs? Les faits sont têtus.

Je ne sais, dans les présentations que je lis de l'Allemagne en ce moment dans la presse de gauche française, ce qui relève de la pure mauvaise foi et ce qui tient à la méconnaissance de ce pays et de sa langue.


Cordialement,
Fabrice Descamps"

Par Fabrice Descamps
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Mardi 5 mars 2013 2 05 /03 /Mars /2013 17:01

 

 

Quelques jours après Mme Dagnaud (sociologue, chercheuse à l'EHESS), c'est au tour de M. Galland (sociologue, directeur de recherche au CNRS, excusez du peu) de nous asséner ses vérités sur l'école, toujours sur le think tank de centre-gauche TELOS, qu'on avait connu plus en forme. J'en arrive sérieusement à me demander quel est l'intérêt de faire des études de sociologie si c'est pour développer une telle cécité aux faits sociaux. J'en suis même à me dire que le principal attrait de la pratique professionnelle de la sociologie réside peut-être précisément, comme celle de la philosophie quand j'observe mes collègues de ces deux disciplines, dans les outils que l'une ou l'autre fournit pour nier la réalité.

 

M. Galland est formel : l’École française est en faillite parce qu'elle est élitiste, pédagogiquement archaïque et incapable d'alléger les horaires et les programmes des élèves. Et M. Galland ose citer à l'appui de ses dires la désormais célébrissime étude PISA (Programm for International Student Assessment) de l'OCDE.

 

Or que nous apprend PISA? Que tout cela n'a justement AUCUNE influence sur les résultats des systèmes scolaires. Car certes le numéro un du palmarès des meilleurs systèmes scolaires au monde est, bon an mal an, la Finlande. Mais les rangs suivants sont souvent occupés par des pays asiatiques comme la Corée du Sud ou le Japon. Or les systèmes scolaires de ces pays sont « élitistes, pédagogiquement archaïques et incapables d'alléger les programmes et les horaires des élèves ». Alors comment M. Galland s'y prend-il pour justifier ses vérités? Eh bien, c'est plus commode, il ne les justifie pas : ce sont des dogmes, lisez l'article, vous chercherez en vain la moindre preuve de ce qu'il avance. Ah quelle belle science que la sociologie où l'on peut argumenter en se passant de toute preuve! Dieu que voilà une activité reposante!

 

Quelle est alors la variable explicative qui permet de regrouper dans une même catégorie des systèmes aussi disparates que le finlandais et le coréen et d'en exclure la France? Observez tout simplement les taux de maîtrise de la lecture, de l'écriture et du calcul à la sortie de l'école primaire et vous aurez la réponse. Autrement dit, tout se joue au moment des apprentissages fondamentaux ; le reste, ce sont des détails sans grande importance.

 

Notez qu'ici encore, les écoles primaires performantes peuvent être très différentes les unes des autres, de la plus traditionaliste (i.e. asiatique) à la plus décontractée (autrement dit scandinave ou anglo-saxonne). Mais la clé de leur succès réside dans le temps et les moyens qu'elles consacrent aux élèves en difficulté à l'école primaire. Là est toute l'explication de leur réussite, M. Galland. La preuve par le Canada qui a un système proche de celui des États-Unis, mais un rang bien supérieur dans le classement PISA car son école primaire est remarquable.

 

La priorité absolue de toute bonne politique éducative devrait donc consister à concentrer les moyens en argent et en enseignants dans le primaire. M. Peillon semblait l'avoir enfin compris. Las, le voilà englué jusqu'au cou dans les alliances et les compromissions de son camp avec la FSU et de nombreux maires socialistes qui ne veulent rien faire.

 

Battons donc en brèche quelques idées reçues. Je dis à mes amis de gauche (eh oui, j'en ai beaucoup car je suis libéral, donc tolérant et ouvert à la discussion quand elle est rationnelle) : non, la radicalisation du collège unique et son extension au lycée (et pourquoi pas après, à la fac?) ne résoudront rien. Et je dis à mes amis de droite : non, la suppression du collège unique ne résoudra rien non plus. Car le problème n'est pas là , il est en amont à l'école primaire.

 

Je voudrais terminer cette énième mise au point sur les problèmes éducatifs (je fatigue à force d'avoir tout le temps à réexpliquer la même chose à de soi-disant « sociologues universitaires » payés avec l'argent de mes impôts pour écrire partout des balivernes) par une remarque méthodologique simple : je ne veux plus entendre l'argument selon lequel il faudrait supprimer le redoublement parce qu'il y a corrélation entre d'une part la précocité et la répétition du redoublement et de l'autre la sortie du système scolaire sans diplôme ; autrement dit, plus un jeune redouble tôt et souvent, plus il a de chances de sortir sans qualification du système. Cet argument est grotesque puisqu'une corrélation n'est pas une causalité et qu'elle n'indique donc pas a fortiori le sens de ladite causalité. Il se peut que les jeunes redoublant trop tôt et trop souvent sortent du système sans diplôme, mais il se peut tout aussi bien qu'un jeune redouble tôt et souvent parce qu'il a de très grosses difficultés lesquelles expliquent également ensuite la sortie sans diplôme.

 

J'attends donc des adversaires du redoublement qu'ils me donnent des arguments un peu moins stupides en sa défaveur. Car je crois, moi aussi, que le redoublement ne sert à rien, non pour une raison aussi honteusement fausse, mais simplement parce qu'il y a d'autres façons, moins humiliantes, plus efficaces et déjà expérimentées avec succès dans d'autres pays, de prendre en charge les élèves en difficulté dès le primaire.

 

Par Fabrice Descamps
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Mercredi 27 février 2013 3 27 /02 /Fév /2013 22:12

 

 

Débordé par le travail, je reprends néanmoins la plume pour pousser un cri de colère : assez, Mesdames et Messieurs les penseurs de l'éducation!

 

J'ouvre mon journal (Le Monde daté du 21 février) pour y lire un article de M. Antoine Prost, grand penseur de la Jospinie éducative, qui vient de découvrir l'eau chaude : cette fois-ci, ça y est, le niveau de nos élèves baisse vraiment. Six jours plus tard, je reçois par mail un article du think tank de centre-gauche Telos dans lequel Mme Monique Dagnaud, chercheuse à l'EHESS, somme le système scolaire français de choisir enfin entre une « école élitiste » et une « école de masse », faute de quoi il irait droit dans le mur.

 

Mais Mme Dagnaud, depuis 1976 et la réforme Haby, le système scolaire a clairement choisi son camp, l'école de masse, et l'on a vu le résultat. Et nos chercheurs ébahis de découvrir que, malgré ce choix, le système est de plus en plus inégalitaire.

 

Recommandation du brave Docteur Dagnaud : éliminer dudit système les dernières poches d'élitisme et tout ira beaucoup mieux. On se prend à rêver de ce que Mme Dagnaud aurait conseillé aux Russes en 1989 : soyez encore plus communistes et vous sauverez l'URSS.

 

Il en va de l'égalité scolaire comme du sommeil, cherchez à les atteindre et vous les ferez fuir. Depuis trente ans, l'objectif de réduction des inégalités scolaires s'est invariablement traduit, dans l’Éducation nationale, par un abandon des contenus et des exigences scolaires et une prime à l'ancienneté pour le passage des élèves dans la classe supérieure. Moi, je propose carrément de donner l'agrégation à tous nos élèves sur présentation d'un certificat d'assiduité établi par la Vie scolaire et l'on verra par miracle disparaître toutes les inégalités entre eux. L'inanité de la « pensée éducative de gauche », si l'on peut qualifier ainsi un tel salmigondis et une telle indigence intellectuelle, est sans pareil.

 

On s'attendrait donc à ce que nos « penseurs éducatifs », saisis de quelque remords, fissent leur mea culpa. Point du tout. Il nous faut selon eux agir de toute urgence pour sauver l’École. Mais que fait-on justement depuis trente ans, si ce n'est « agir de toute urgence pour sauver l’École »? Agir fort bien, mais pour quoi faire? Pour faire pire encore si c'est Dieu possible?

 

Les erreurs de doctrine sont funestes. Ne sous-estimez jamais le rôle des errements intellectuels dans l'histoire. Qu'est-ce que le marxisme, si ce n'est une grave erreur intellectuelle? Qui a mis le système scolaire français dans un tel état, si ce ne sont les penseurs de gauche à la Prost, à la Bourdieu et tous leurs sous-fifres de l'EHESS dont la bêtise crasse alimente depuis trente ans la doxa enseignée par le SNES et par la rue de Grenelle?

 

S'il est une leçon qui me semblait pourtant définitivement acquise à l'étude du cas finlandais, c'était celle-ci : un enseignement de qualité POUR TOUS augmente aussi le nombre des élèves les meilleurs. Au fond, c'est l'évidence même, sauf pour Mme Dagnaud et ses amis de gauche : plus le niveau de base des élèves est solide, plus vous élargissez le vivier dans lequel seront pêchés les bons élèves. Il est donc absurde d'opposer élitisme et école de masse. Une école de masse de qualité augmente automatiquement le nombre d'élèves aptes à rejoindre l'élite.

 

Inversement, l'école de masse médiocre voulue depuis 1976 par la gauche enseignante avec la complicité de certains gouvernements de droite accroît le poids du capital éducatif et culturel des parents dans les résultats des enfants et pour cause : elle abandonne aux parents le rôle de transmettre des savoirs. Autrement dit, elle a l'effet exactement inverse de ce pour quoi la « pensée enseignante de gauche » l'avait conçue. Comme dirait M. Mélenchon : « Que l'histoire est cruelle », surtout avec la gauche française, serait-on tenté d'ajouter.

 

Mais pourquoi un tel fiasco? Précisément parce que la gauche éducative française a fixé au système scolaire comme but premier de réduire les inégalités scolaires et non de transmettre un enseignement de qualité au plus grand nombre possible d'élèves, puis qu'elle a cru bon d'atteindre cet objectif-là en supprimant justement tout enseignement de qualité. Le raisonnement reposait sur un syllogisme navrant qui est encore celui de la plupart de nos supérieurs hiérarchiques, lisez-les attentivement : l'école engendre des inégalités parce qu'elle trie les élèves en fonction de leurs résultats scolaires, réduisons l'importance des résultats scolaires et elle triera moins.

 

Or s'il nous faut revenir de toute urgence à quelque chose, c'est bien à ceci : nous envoyons nos enfants à l'école pour qu'ils y apprennent à lire, écrire et compter et non pour que l’Éducation nationale y établisse de savantes statistiques sur les catégories socioprofessionnelles de leurs parents.

 

Tant que les hiérarques de la rue de Grenelle et les caciques du SNES n'auront pas compris cela, notre École continuera de s'enfoncer dans la médiocrité. Je suis pessimiste car, quand je vois la bêtise des soi-disant « penseurs de la gauche enseignante », j'ose à peine penser à leurs lecteurs, mes chers collègues.

 

Par Fabrice Descamps
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