Le prix Nobel de physique 1979, Steven Weinberg, a déclaré, lors d'une conférence où il critiquait l'intelligent design, cette « théorie » protestante américaine qui veut voir dans l'univers physique la preuve de l'existence de Dieu : « With ou without religion, good people can behave well and bad people can do evil ; but for good people to do evil, it takes religion (avec ou sans religion, les gens bien font le bien et les gens mauvais le mal ; mais pour que des gens bien fassent le mal, il faut une religion) ».
Je ne discuterai pas ici l'intelligent design, mais je partage les arguments de Steven Weinberg : c'est une doctrine d'une grande faiblesse intellectuelle. Imaginez en effet que vous ayez gagné au loto. Vous aviez tellement peu de chances que cela vous arrive que vous serez tentés d'y voir le fruit de la divine providence. C'est exactement ce qui se passe pour les partisans de l'intelligent design : il y avait très peu de chances que la vie arrive, oui mais voilà, nous avons gagné au loto, la vie existe et nous n'avons nullement besoin de la divine providence pour l'expliquer. Il a fallu un temps infini pour que cela arrive (car rien ne dit en effet que notre univers, issu du Big Bang, soit le seul univers qui ait jamais existé et que ses constantes cosmologiques soient les seules possibles), mais si l'on dispose d'un temps infini pour gagner au loto, on finit par y arriver tôt ou tard.
Je me contenterai, dans les présentes lignes, de commenter le « dernier théorème de Weinberg », à savoir que seule la religion est capable de transformer des hommes bons en agents du mal.
Je suis né et j'ai grandi dans une famille communiste, donc athée, et je peux témoigner que j'ai rencontré beaucoup d'hommes bons et sincères chez les communistes et que beaucoup, parmi ceux-ci, n'auraient pas hésité une seconde à découper leur propre mère en rondelles de saucisson si le Parti le leur avait demandé. Je crois donc être bien placé pour dire que le « théorème de Weinberg » est faux, du moins si l'on prend le mot « religion » au sens étroit du terme.
En revanche, il me paraît exact si on donne au mot de religion l'acception plus large que voici : religion = toute théorie irréfutable.
On retrouve ici un concept imparfaitement traduit de l'anglais par « falsifiabilité » et qui sous-tend toute l'oeuvre de Karl Popper.
Prenons un marxiste : de deux choses l'une, soit vous êtes d'accord avec lui, normal, il a raison ; soit vous êtes contre lui, normal, car ou bien vous êtes alors un ennemi de classe (donc vous savez que vous mentez), ou bien vous êtes inconscient des rapports de classes tant que vous n'aurez pas reconnu la pertinence du marxisme.
Prenons un islamiste radical : de deux choses l'une, soit vous êtes d'accord avec lui, normal, il tient ses idées de Dieu lui-même à travers le Coran; soit vous êtes contre lui, normal, Dieu vous assigné le destin d'être un mécréant. Rappelons en effet que « le décret et le destin » (al-qada' wa-l-qadar) est un des six principes de la foi musulmane pour le sunnisme : nous sommes certes libres, mais Dieu a choisi entre tous les univers possibles celui où nous nous trouvons présentement ; il lui aurait donc été loisible de choisir un univers où nous serions tous musulmans ; or s'il ne l'a pas fait, cela signifie, pour un islamiste radical, que Dieu voulait que nous fussions mécréants.
Les partisans des théories irréfutables sont enfermés dans un véritable cercle vicieux d'ordre intellectuel.
J'ai été marxiste jusque vers mes dix-huit ans. J'ai cessé de l'être après avoir vu un film sur les Khmers rouges, La Déchirure. Or ce film aurait très bien pu me glisser dessus comme l'eau sur les plumes du canard ; j'aurais très bien pu arguer, comme mon grand-père, qu'un tel film était le fruit de la « propagande de classe américaine ». J'aurais ainsi préservé l'irréfutabilité du marxisme que j'ai montrée plus haut.
Quel est alors le mécanisme qui m'avait préalablement permis de sortir du cercle vicieux de l'irréfutabilité pour faire confiance à ceux qui dénonçaient les crimes du marxisme?
A cette époque, je n'avais encore jamais entendu parler de Popper (mais gageons que cela m'aurait grandement aidé). J'avais donc bien noté le caractère irréfutable de la doctrine marxiste, mais je croyais encore en ce temps-là que cela faisait sa force et non sa faiblesse.
Non, ce qui m'a dessillé les yeux est la présence dans ma classe de terminale d'un camarade d'extrême-droite, monarchiste et intégriste catholique. Je ne sais quelle curiosité intellectuelle m'amena à dialoguer avec lui et je m'aperçus que son style de pensée était en fait très proche du mien : son intégrisme catholique était tout aussi irréfutable que mon marxisme. Je décidai donc de lire la Bible pour y voir ce qui l'autorisait à y déceler la justification de sa doctrine. En fait, si l'on acceptait que la Bible fût la vraie parole de Dieu, plus rien ne s'opposait à une adhésion à son fanatisme religieux. Puis je lus peu après le Coran pour le comparer à la Bible. Que Dieu nous parlât, pourquoi pas? Mais à laquelle de ses paroles devions-nous obéir? Or je ne pus découvrir de preuves probantes de la supériorité du Coran sur la Bible. Qui, du Manifeste du Parti communiste, du Coran ou de la Bible nous disait la vérité? Impossible de le déterminer avec le degré de certitude qu'auraient pourtant requis des engagements aussi radicaux qu'une adhésion au PCF, à l'islam radical ou à l'intégrisme catholique. C'en était fini de ma croyance en des doctrines irréfutables : je me mis à lire les critiques du marxisme et y découvris des arguments fort rationnels à l'encontre de cette théorie.
Moralité : seule la conversion à la rationalité peut empêcher des gens bien de faire le mal. Une religion qui considère ses écrits fondateurs comme « sacrés », c'est-à-dire comme immunisés contre toute critique rationnelle est éminemment dangereuse. Mais le caractère particulièrement délétère du marxisme vient du fait qu'il se présente comme rationnel alors qu'il s'immunise lui aussi contre toute critique rationnelle, de sorte que le Manifeste du Parti communiste y acquiert le statut d'un écrit sacré irréfutable . Weinberg est donc trop sévère envers certaines religions, les religions libérales, mais pas assez envers certaines idéologies politiques, les anti-libérales.
Espérons simplement que les libéraux eux-mêmes ne tomberont pas non plus dans le piège de l'irréfutabilité en prenant leurs propres écrits fondateurs pour des textes sacrés et imperméables à toute critique rationnelle.