Samedi 28 janvier 2012 6 28 /01 /Jan /2012 22:25

 

Dans un très bel ouvrage paru l'an dernier sous le titre de L'Âge du renoncement, la philosophe Chantal Delsol a mené une réflexion qui n'est pas sans rappeler, en bien plus subtil, celle de John Gray, le monsieur épinglé dans mon dernier article . Comme M. Gray, Mme Delsol pense que notre époque se caractérise par la fin de la croyance en une histoire linéaire et le retour à une conception cyclique de l'histoire qui était celle des Grecs . Or elle voit dans l'émergence de l'utilitarisme un des symptômes de ce renoncement à toute téléologie, c'est-à-dire à une histoire fléchée . Vous vous douterez donc bien que l'argumentaire de Chantal Delsol m'a interpellé si vous vous souvenez du titre du présent blog .

 

Inutile de tourner autour du pot, je suis en profond désaccord avec Mme Delsol, mais je préfère discuter de thèses comme les siennes plutôt que de celles de misanthropes à la John Gray . Suivons en conséquence son raisonnement .

 

Elle part tout d'abord du constat, largement partagé depuis Nietzsche, que le christianisme est moribond, voire mort . Or je crois ce constat faux dans beaucoup de régions du monde, notamment en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique subsaharienne et en Asie, mais je ferai comme s'il était vrai par la suite .

 

La fin des conceptions téléologiques chrétiennes, notamment la vision de l'histoire du monde comme l'histoire du salut des hommes, nous inciterait à revenir aux sagesses antiques dont le but était de nous faciliter le chemin d'accès au bonheur individuel . Selon elle, l'utilitarisme serait ainsi le pendant contemporain de l'épicurisme, du stoïcisme ou du bouddhisme originel . Il s'agirait de bien vivre, de "vivre à propos" comme disait Montaigne et comme nous y a récemment invité à nouveau Clément Rosset et ce sans espoir de donner un sens quelconque à nos vies ni, a fortiori, à l'histoire dans laquelle ces vies prennent place . Le progrès, politique, scientifique, technique ou économique serait pareillement une croyance démodée dont l'écologie dénoncerait l'inanité .

 

Chantal Delsol aurait raison de voir dans l'utilitarisme le parangon des philosophies postmodernes si ce dernier se résumait au seul utilitarisme subjectif . Si l'utilitarisme revient en effet à maximiser les sensations agréables que nous ressentons au cours de notre vie, alors, pour parodier John Stuart Mill, il ne vaudrait pas mieux être un pourceau que Socrate . C'est d'ailleurs très explicitement ce que Montaigne affirme dès l'Apologie de Raymond Sebond et, fort logiquement, ce que toute l'écologie profonde clame avec John Gray . Le refus de voir que l'histoire a une fin est donc profondément lié à celui de voir en l'homme une espèce animale différente de toutes les autres qui peuplent notre monde .

 

Or j'ai déjà montré ailleurs dans ce blog et à maintes reprises que l'utilitarisme subjectif était une philosophie morale incohérente car incapable de voir par exemple qu'une addiction à la drogue et une passion dévorante pour la littérature ne sont pas moralement équivalentes même si elles nous apportent la même quantité de sensations agréables .

 

Le seul moyen de redonner de la cohérence à l'utilitarisme consiste à substituer un utilitarisme objectif à sa conception subjective . Sans rentrer dans les détails, j'ai montré aussi qu'augmenter objectivement notre bonheur revenait à augmenter nos libertés .

 

Or, si l'on rejette la limitation de l'utilitarisme au seul utilitarisme subjectif, comme semble le suggérer Chantal Delsol, alors tout son raisonnement s'effondre car l'histoire retrouve une fin, un but, une téléologie . Cette fin est on ne peut plus clairement l'extension infinie et indéfinie de nos libertés individuelles . Tout arrêt dans ce progrès de nos libertés est conséquemment une stagnation et toute diminution de ces mêmes libertés une régression . Inversement, le progrès existe bel et bien qui consiste en l'augmentation de notre liberté .

 

Du coup, l'homme n'est pas un animal comme les autres car il est le seul sur notre planète - en l'état de nos connaissances - dont les libertés puissent s'étendre infiniment et indéfiniment . C'est aussi simple que cela .

 

Par Fabrice Descamps
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Mercredi 25 janvier 2012 3 25 /01 /Jan /2012 17:34

 

Dans un article paru récemment dans l'excellent magazine Books, le philosophe anglais John Gray - homonyme du psychologue américain qui nous parla naguère de Mars et Vénus - s'en prend vertement, c'est le cas de le dire comme on va le voir, à Francis Fukuyama à l'occasion de la sortie de son dernier livre, Le Début de l'histoire . Jugez-en plutôt : ce pauvre Fukuyama a eu l'impudence de reprendre ses thèses des années quatre-vingt-dix sur la fin de l'histoire . Et M. Gray d'accabler Fukuyama de ses sarcasmes . L'article est mauvais, ne le cachons pas, car il présente trop peu d'arguments et trop de mépris à l'égard des idées défendues par Fukuyama.


Je crois en effet que Francis Fukuyama mérite mieux que les vaticinations d'un misanthrope, partisan le plus convaincu de l'anti-humanisme le plus sinistre et qui déclarait il y a quelques années : "l'homme doit se débarrasser de ce préjugé détestable qui voudrait que la planète soit faite pour lui et qu'il puisse profiter de ses fruits comme bon lui semble".


On reconnaît ici le dogme central de l'écologie profonde : l'homme est un animal comme les autres et n'a aucune priorité sur les autres espèces qui peuplent la planète .


Eh bien non, M. Gray, l'homme n'est pas un animal comme les autres et oui, il a effectivement le droit de faire de la planète ce qu'il décidera d'en faire .


Quel est en effet le seul intérêt de l'écologie ? C'est de protéger l'homme de lui-même en l'empêchant de dilapider sottement les ressources dont il dispose . C'est de préserver son environnement afin qu'il puisse continuer de l'habiter dans des conditions qui lui permettent d'y être heureux . L'écologie est donc une dimension nécessaire de l'action humaine mais en aucun cas elle n'a pour but de sauver la planète et les espèces qu'on y trouve pour elles-mêmes et indépendamment de l'homme ou sans lui . Et cela pour une raison fort simple : l'action politique, dont l'écologie est une dimension parmi d'autres, n'aurait pas de sens si elle n'était au service du bien public, c'est-à-dire de la préservation du contrat social qui nous lie les uns aux autres . Une écologie politique qui tournerait le dos à l'humanisme, comme entend le faire John Gray, serait donc une contradiction dans les termes car la politique n'a plus aucune signification si elle ne sert pas l'intérêt public . J'aime bien les petits oiseaux, mais je serais prêt à tous les sacrifier pour sauver un seul de mes enfants . Bien entendu, je serais fort triste d'en arriver là, mais enfin, je ne fais pas société avec les petits oiseaux et, désolé, je préfère mes enfants .


M. Gray a de plus l'outrecuidance de nous présenter ses propres thèses comme le sommet de la modernité et celles de Fukuyama comme "ringardes" . Oserais-je pourtant rappeler que l'humanisme est né seulement à la Renaissance et s'est épanoui à partir du XVIIIe siècle tandis que les idées de M. Gray sont vieilles comme l'animisme, la plus ancienne des religions de l'humanité ? Ringardiser l'humanisme et faire de sa négation une pensée "branchée", il fallait y penser . Cela me rappelle un peu ces pro-life qui prétendent que l'avortement est un "truc de vieux baba-cools soixante-huitards" alors que leurs propres idées sont aussi archaïques que l'obscurantisme religieux le plus éculé .


Je vois néanmoins une vertu aux idées de M. Gray, c'est de clarifier le débat entre les humanistes et leurs adversaires . Qu'on ne s'y trompe pas : les anti-humanistes sont des ennemis déterminés de l'humanité . La survie de notre espèce leur est indifférente, pire, certains comme M. Gray semblent à peine cacher la jouissance que leur procurerait la disparition de l'homme . Pire encore, certains prennent l'écologie comme prétexte pour laisser libre cours à leur misanthropie . Nous nageons ici en pleine irrationalité et l'écologie vaut mieux que certains de ses défenseurs.


Car que reproche-t-on inversement à Francis Fukuyama ? C'est de dire tout haut ce que tous les humanistes pensent tout bas : que l'histoire a un sens . Mais attention, qu'on me comprenne bien . Le fait que l'histoire ait un sens ne signifie pas du tout que ce sens ne nous échappe pas trop souvent ni que l'histoire aille mécaniquement dans ce sens .


Il en va en effet de l'histoire comme de la science : la connaissance que nous en avons est cumulative . On se s'étonnera donc pas que les adversaires de l'humanisme soient souvent également des ennemis déclarés de la science ... comme M. Gray . Mais, de la même manière que la physique d'Einstein nous rapproche plus de la vérité ultime que la physique de Newton sans que nous puissions pour autant prétendre quelle forme prendra la physique qui demain remplacera en mieux celle d'Einstein, de même avons-nous le droit d'affirmer, à l'instar de Francis Fukuyama, que la démocratie libérale est la forme supérieure de gouvernement des sociétés humaines, même si un jour une idéologie politique encore plus sophistiquée vient nous en montrer les limites. N'importe quel militant arabe des droits de l'homme est plus lucide à ce sujet-là que M. Gray .


Or cela ne signifie pas, j'y reviens, que l'histoire aille toujours dans le bon sens : le monde peut régresser . Dans ce cas, nous serons en effet autorisés à dire qu'il ne progresse plus, qu'il va dans le mauvais sens, mais certainement pas, comme M. Gray, que "l'histoire est cyclique". Fukuyama y insiste : que l'histoire ait une fin, autrement dit un but, ne veut pas du tout dire qu'elle atteindra jamais cette fin ni qu'il n'y aura plus d'événements historiques ; cela signifie simplement qu'il y a un cap, même si nous ne savons pas quel il est . Car nous ne pouvons pas apercevoir cette fin de l'histoire, exactement pour la même raison que nous ne pouvons pas savoir à quoi ressemblera la physique du futur, mais nous pouvons très certainement comparer les époques - de la même manière que nous comparons les états de la science - pour dire si oui ou non, nous vivons mieux que nos grands-parents . Or force est de le constater, nous vivons objectivement mieux que nos grands-parents, ne serait-ce qu'en termes d'espérance de vie et de santé publique .


Comme Raymond Boudon avant lui, Fukuyama a donc raison d'affirmer qu'il y a des irréversibilités dans l'histoire et que la démocratie libérale est une de ces étapes irréversibles, non pas irréversible au sens où nous ne pourrions pas revenir un jour à une forme ou une autre de despotisme, mais au sens où, si nous y revenions, nous saurions que l'histoire a fait demi-tour et est repartie dans la mauvaise direction . La Russie, ainsi, est-elle dans la mauvaise direction . Le monde arabe commence à se remettre dans la bonne (Pourvou que ça doure!) .


Qu'ont à nous proposer en face les adversaires de M. Fukuyama comme John Gray? La peur . Peur du nucléaire, peur des gaz de schiste, peur des OGM, peur du réchauffement climatique, etc. etc. Sur chacune de ces questions, ils interdisent à l'avance tout débat rationnel et scientifique sérieux en manipulant la peur et les bons sentiments face à ceux qui ne partagent pas leurs avis . Remarquons cependant que chacune de ces peurs est entée sur celle d'une disparition de l'humanité . C'est même tellement lancinant dans leurs discours qu'on en vient à se demander ce qui les fascine tant dans la perspective d'une mort prochaine de l'humanité . Souhaitent-ils secrètement ce qu'ils prétendent  redouter ?  Il est loisible de se poser la question . Quant à la réponse, je pense que seule une bonne psychothérapie permettrait de la leur fournir.


En attendant, souffrez, MM. les misanthropes, que je redise ici mon adhésion à un humanisme libéral qui sera, n'en déplaise à John Gray, le passage obligé de tout progrès social futur .

Par Fabrice Descamps
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Vendredi 15 juillet 2011 5 15 /07 /Juil /2011 10:53

 

 

Je continue mon exposé des sophismes économiques entendus le plus souvent en France. Celui que je vais traiter brièvement aujourd'hui (je pars en vacances, ne pleure pas, ô lecteur) me tient tout particulièrement à coeur car c'est celui que nous assène à longueur d'années scolaires nos chers camarades du SNES. Je voudrais, dans ce propos liminaire, remercier les militants du SNES puisque, aussi paradoxal que cela vous semblera, s'ils ne débitaient pas tant de sornettes dans une salle des profs ni ne passaient leur temps à vitupérer sans désemparer contre "l'ultra-libéralisme", peut-être votre serviteur ne se serait-il jamais intéressé au sujet pour découvrir l'énormité des billevesées que le prof moyen profère contre cette école de pensée. Depuis vingt ans que je les écoute pérorer doctement, j'avoue en avoir soupé de leur balourdise. Dans un lycée comme le mien, qui est un haut-lieu de l'imbécillité gauchiste, je pense avoir développé quelques talents d'entomologiste pour repérer puis classer tous les scarabées bousiers de la sottise enseignante.

 

A chaque rentrée scolaire, le secrétaire du syndicat de mon lycée vient asséner à ceux qui ont pris des heures supplémentaires son sermon annuel sur l'air du "non, mais tu te rends compte, si tout le monde fait comme toi, les jeunes n'auront bientôt plus de boulot" ou encore "avec un départ à la retraite sur deux non remplacé en ce moment, ton attitude irresponsable crée encore plus de chômage".

 

Eh bien non, camarade! Voici pourquoi.

 

Pour créer un poste de fonctionnaires, il faut bien prendre l'argent quelque part et payer le salaire du fonctionnaire avec. L'argent dépensé à payer le fonctionnaire ne sera pas dépensé ailleurs à payer un autre travailleur. Donc l'embauche de fonctionnaires est une opération blanche pour la société. De même, si notre société connaît du chômage, l'argent dépensé pour créer un poste de fonctionnaire sera autant d'argent en moins pour embaucher quelqu'un ailleurs mais cela n'affectera en rien le chômage global. Admettons que notre société ait un seul chômeur. Si je crée un et un seul poste de fonctionnaire en plus, celui-ci ne sera pas forcément pris par le chômeur mais peut-être par un jeune qui sera arrivé entre-temps sur le marché du travail. Comme le nombre global de travailleurs dans notre société ne changera pas, notre seul chômeur restera sur le carreau. Inversement, si, en tant que fonctionnaire, je prends des heures supplémentaires, ce sera peut-être l'équivalent d'un emploi dans la Fonction publique qui sera perdu mais cet argent servira à embaucher quelqu'un ailleurs.

 

On comprend que le SNES ne soit pas content : ça fait un affidé en moins pour ce syndicat dont les enseignants dépendent pour avoir leurs fameuses mutations. Mais ça ne fait pas un travailleur en moins dans toute la société.

 

Cela me semble tellement évident que je ne comprends même pas comment certains collègues continuent à se laisser culpabiliser et manipuler par le discours du SNES.

 

Attention, je n'affirme pas ce disant que la politique actuelle du gouvernement, consistant à supprimer un poste sur deux lorsque les fonctionnaires partent à la retraite, soit astucieuse, je souligne seulement qu'elle n'a aucune incidence sur les chiffres du chômage, ce que leur examen confirme.

 

Si M. Sarkozy m'avait demandé mon avis, j'aurais préféré que l'on supprimât tous les postes de fonctionnaires partant à la retraite dans les pléthoriques administrations centrales parisiennes et qu'on substituât aux postes supprimés dans l'enseignement secondaire des postes dans le primaire et le supérieur. Mais bon, on ne m'a pas demandé mon avis et tant mieux d'ailleurs car je suis un partisan convaincu de la démocratie représentative contre la démocratie directe ou son dernier avatar dégénéré, la démocratie participative à la Ségolène Royal. Mais ce serait un autre article.

 

Par Fabrice Descamps
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Jeudi 14 juillet 2011 4 14 /07 /Juil /2011 19:14

 

 

Selon Paul Samuelson, le célèbre économiste, la théorie ricardienne des avantages comparatifs illustrait le fait que l'économie était souvent très contre-intuitive. Elle démontre en effet que deux pays voisins dont le premier présente un avantage absolu par rapport au second pour deux productions ont pourtant intérêt tous les deux à se spécialiser dans celle des deux productions où ils sont le meilleur et à échanger ensuite le produit dans lequel ils se seront spécialisés contre celui dans lequel se sera spécialisé le voisin. Vous trouverez une démonstration lumineuse de ce théorème économique dans le schéma illustrant l'article "Avantages comparatifs" sur Wikipédia. Vous trouverez également une preuve empirique de la vraisemblance de ce théorème dans les résultats actuels de la mondialisation : les pays qui y participent sont, n'en déplaise aux anti-mondialistes à la Bové et à la Montebourg, largement gagnants. Mais cela est tellement contre-intuitif que les gens sont aujourd'hui encore loin d'être convaincus par la démonstration de Ricardo qui date pourtant de 1817 ou par le monde réel qu'ils ont pourtant sous les yeux!

 

Je pense de même que, si nous n'avions pas fait le tour du monde en bateau, beaucoup de gens continueraient de douter de la rotondité de la terre dont la preuve par Ératosthène fut pourtant établie en 235 avant J.C. . Il est vrai que la courbure de notre planète est peu perceptible à sa surface.

 

On pourrait donc en déduire, à l'instar de Bachelard, que la science moderne s'est construite contre le sens commun. Or cette conclusion serait erronée car Ératosthène ou Ricardo se sont justement servis du sens commun et de rien d'autre pour conduire leur démonstration. Ils ont montré, non que le sens commun nous induisait en erreur, mais simplement que la plupart des gens se trompaient quand ils croyaient que le sens commun leur suggérait de considérer la terre comme plate ou la théorie des avantages comparatifs comme fausse car ils ne se servaient justement pas assez du sens commun. Ce n'est jamais l'excès de sens commun qui nous trompe, c'est son défaut soudain. Et ce sens commun porte un nom en philosophie : on l'y nomme "rationalité".

 

Inversement, la recommandation d'abandonner le sens commun nous mène à des impasses intellectuelles majeures, comme le marxisme quand il diagnostique une fausse conscience chez ceux d'entre nous qui refusent obstinément de voir les "rapports sociaux réels" ou une certaine psychanalyse quand elle voit à l'oeuvre un inconscient chez ceux qui se refusent à en reconnaître la pertinence.

 

Circulent en permanence dans notre société des lieux communs qui nous sont suggérés non par notre sens commun mais par son utilisation défectueuse.

 

En voici quelques uns, fort à la mode ces temps-ci.

 

Les immigrés fraîchement arrivés augmentent le chômage dans les pays qui en souffrent déjà.

Admettons que, dans le monde, il n'y ait que deux types de travailleurs, ceux qui chassent et ceux qui produisent les arcs et les flèches. Admettons que, pour qu'il y ait plein emploi, il faut qu'il y ait autant de chasseurs que de fabricants d'arcs. Admettons que, dans notre société, il y ait un chasseur de trop. Si, parmi les nouveaux immigrants, il y a autant de chasseurs que de fabricants d'arcs, alors l'arrivée de ces immigrants dans notre pays aura un effet nul sur le chômage puisque, au pire, un des immigrants sera le nouveau chômeur, en remplacement du chasseur autochtone qui retrouvera du travail. Si, parmi les immigrants, il y a un fabricant d'arcs de plus que de chasseurs, alors notre société retrouvera même le plein emploi grâce à l'arrivée des immigrants. Évidemment, si, parmi les immigrants, il y a trop de chasseurs, ils aggraveront le chômage. Nous avons donc tout intérêt à piloter le nombre de chasseurs qui viennent s'installer dans notre pays. C'est ce que font le Canada et l'Australie et ça marche. On observe empiriquement de plus que les immigrants sont des acteurs rationnels (il n'y a d'ailleurs aucune raison pour qu'ils ne le soient pas!) : ils connaissent approximativement l'état du marché du travail et n'immigrent que vers les pays où il y a du travail pour eux; la preuve : l'immigration en Europe a baissé depuis 2008 à cause de la crise et une grande partie des immigrés qui passent en France n'y restent pas mais essaient de gagner l'Angleterre car ils savent qu'il leur sera plus facile de trouver un job à Londres qu'à Paris.

 

Le papy boom va faire mécaniquement diminuer le chômage en France.

Si, dans notre pays fictif de chasseurs-cueilleurs, il y a toujours un chasseur au chômage et si, parmi les travailleurs qui partent à la retraite, le nombre de chasseurs est égal au nombre de fabricants d'arcs, l'effet du papy boom sera nul sur le chômage, notre chasseur de trop restera sur le carreau après comme avant.

 

La natalité dynamique de notre pays va au contraire empêcher la résorption du chômage en France.

Si, dans les nouveaux entrants sur le marché du travail, il y a autant de chasseurs que de fabricants d'arcs, le taux de chômage restera inchangé.

 

Le départ plus tardif des vieux à la retraite va empêcher les jeunes de trouver du boulot.

 Même démonstration que précédemment : si le nombre de chasseurs est égal au nombre de fabricants d'arcs parmi les jeunes, le fait que les vieux travaillent plus longtemps, n'empêchera aucun jeune de trouver un emploi.

 

La baisse du nombre d'heures travaillées va donner du travail aux chômeurs.

Admettons qu'il faille une journée au chasseur pour ramener du gibier et, inversement, une journée au fabricant d'arc pour produire un arc. Si on les force à ne travailler qu'une demi-journée par jour, ils pourront éventuellement étaler les deux demi-journées dont ils ont besoin pour produire la même chose qu'avant sur deux jours au lieu d'un. En fait, c'est plutôt l'inverse qu'on observe dans la réalité : ils essaieront de produire en une demi-journée ce qu'ils mettaient auparavant un jour entier à produire. Et ils profiteront de l'autre demi-journée pour se reposer de leurs efforts supplémentaires dans leur caverne : on appelle même cela "prendre ses RTT". Mais, dans un cas comme dans l'autre, le résultat est nul et le chasseur au chômage le restera.

 

La massification de l'enseignement diminue la valeur des diplômes distribués.

Admettons que le jeunes chasseurs passés par l'école de chasse chassent la même quantité de gibier que leurs aînés en deux fois moins de temps et admettons de même que les fabricants d'arcs diplômés produisent deux fois plus d'arcs dans le même temps. Admettons que sortent de l'école le même nombre de chasseurs que de fabricants et qu'ils fassent ensuite affaire préférentiellement entre jeunes : ils seront deux fois plus riches que leurs aînés s'ils travaillent le même temps qu'eux.

 

Évidemment, vous pourrez me répondre que mon modèle est rudimentaire donc peu réaliste. Pourtant je pense qu'il rend compte assez bien de la réalité, d'une part parce qu'il la prédit beaucoup mieux que d'autres et notamment que les lieux communs (faux) énumérés ci-dessus, d'autre part parce que les gens sont en moyenne rationnels de sorte que, comme les chasseurs et les fabricants d'arcs de mon exemple, ils savent en moyenne évaluer correctement l'état du marché du travail dans la société où ils vivent et décider s'ils seront finalement chasseurs ou fabricants d'arcs.

 

Donc, si le chômage persiste dans notre pays, ce n'est pas du tout parce que les gens prennent de mauvaises décisions mais parce qu'on n'y crée pas assez d'emplois. Or toutes les recettes pour créer de l'emploi qu'on pourrait déduire des lieux communs dénoncés plus haut, comme par exemple, faire diminuer la natalité en France, auraient un effet nul sur le chômage.

 

Je crois, tout à l'inverse, que les chefs d'entreprise français sont des gens en moyenne aussi rationnels que vous et moi. S'ils étaient Danois, ils assureraient le plein emploi dans le pays. Oui mais voilà, ils sont Français et il y a en conséquence quelque chose en France qui les empêche d'embaucher autant qu'ils le souhaiteraient et même d'embaucher tous les chasseurs et tous les fabricants d'arcs disponibles puisque, théoriquement, les uns pourraient tous travailler pour les autres.

 

Je suis de plus optimiste. Il n'y a aucune raison pour que notre pays ne retrouve pas, comme le Danemark, le chemin du plein emploi. Nous sommes après tout aussi rationnels que les Danois. Nous avons simplement besoin d'hommes politiques qui aient du courage et les idées claires. C'est là que le bât blesse. Peut-être plus d'ailleurs par manque d'idées claires que de courage. La faiblesse et la mauvaise presse du libéralisme en France ne sont sûrement pas étrangères à ce fait. La bêtise a un coût économique.

 

Par Fabrice Descamps
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Mercredi 13 juillet 2011 3 13 /07 /Juil /2011 19:00

 

 

En lisant mon dernier article, ma femme a regretté que, comme je rejetais les explications sociologisantes habituelles à propos de la violence dans les "quartiers", je ne propose pas d'hypothèse alternative pour en trouver l'origine.

 

Or je ne suis ni criminologue ni sociologue, mais je suis frappé en France par la faiblesse des analyses courantes de la violence dans nos banlieues et surtout par le manque frappant de variété et d'originalité dans les discours qu'on nous présente. Grosso modo, les jeunes des banlieues sont de pauvres petites victimes de la ségrégation ethnique et spatiale qui règne dans nos villes. C'est un peu court car, comme Xavier Raufer l'a montré, les jeunes de la campagne sont parfois aussi pauvres, aussi touchés par le chômage et encore plus relégués que les jeunes banlieusards et pourtant ils sont beaucoup moins souvent délinquants que ces derniers.

 

Mais, comme je ne suis pas un spécialiste de ces questions, je vais évoquer quelques pistes dont on entend rarement parler et parmi lesquelles se trouve peut-être la clé de l'énigme française. Je parle à dessein d'énigme française car, nulle part ailleurs en Europe où l'on trouve de la ségrégation ethnique et spatiale, on ne rencontre pareil phénomène.

 

Hypothèse n°1 : la testostérone

 

On sait que la délinquance est un fait social fortement corrélé avec le taux de testostérone dans le sang. D'ailleurs la délinquance chez le jeune homme (bien plus déviant que la jeune fille) baisse brutalement après 26 ans, âge auquel on constate également une diminution de la testostérone dans le sang des hommes. La délinquance a donc de grandes chances d'être plus forte dans des milieux où l'on valorise exagérément la "virilité". C'est le cas notamment dans les milieux musulmans maghrébins et subsahariens, mais aussi dans la culture corse qui souffre également d'une délinquance endémique. Cela dit, cette hypothèse n'est pas totalement convaincante car les jeunes Maghrébins des Pays-Bas, les Turcs d'Allemagne ou les Pakistanais des banlieues londoniennes sont tout autant élevés dans une ambiance machiste et sont cependant beaucoup moins délinquants que nos jeunes banlieusards. Je me devais néanmoins de la citer car on le fait rarement tant est prégnante l'idéologie de gauche qui, en France, interdit toute explication biologique. Je maintiens cependant que l'énorme différence entre les taux de délinquance juvénile chez les filles et les garçons a un soubassement hormonal.

 

Hypothèse n°2 : le Yalta français

 

Après la seconde guerre mondiale et, de façon encore plus flagrante encore après 1958, on a assisté en France à un véritable "Yalta" politique entre gaullistes et communistes. La première phase de ce partage eut lieu en 1945 quand le Conseil national de la Résistance et le général de Gaulle, pour éviter une guerre civile à la grecque, acceptèrent de laisser au puissant parti communiste la gestion de pans entiers de notre pays. Le deal comprenait, entre autres, l'abandon au PCF du pouvoir réel dans l'enseignement secondaire (par l'intermédiaire du SNES), la SNCF, la RATP, EDF-GDF et quelques autres entreprises publiques (par celui de la CGT) mais aussi la sanctuarisation de bastions dans la fameuse "banlieue rouge" au nord-est de Paris. La deuxième phase eut lieu en 1958, à l'avènement de la Ve République dont le mode de scrutin arrangeait communistes et gaullistes en écrasant les partis centristes dit de la "troisième force". Selon le mot célèbre de Malraux, il n'y avait désormais plus rien entre les gaullistes et les communistes. Ce partage de l'espace politique se doubla autour de Paris d'un partage de l'espace géographique : aux communistes les banlieues populaires de l'est, aux gaullistes celles plus bourgeoises de l'ouest. Cette ségrégation très nette s'accompagna d'une opposition obstinée du PCF à l'arrivée de zones pavillonnaires dans les bastions qu'il contrôlait. Les communistes se méfiaient comme de la peste de l'embourgeoisement et de l'individualisme que ces résidences apportaient avec elles. Ils avaient au fond raison car les classes moyennes de l'Est parisien n'allaient pas tarder à être beaucoup plus sensibles aux discours du PS et de François Mitterrand qui étaient en train de retrouver un espace au centre-gauche et de préparer une alternative un peu plus crédible à la droite (1). Un cas emblématique est celui d'Ivry où les communistes allèrent jusqu'à refuser le déménagement du siège parisien d'une grande banque française sur le territoire de leur commune afin d'empêcher l'arrivée massive de "cols blancs" dans leur bastion. On l'a compris, les communistes préféraient des chômeurs et des pauvres, qu'ils estimaient être leur clientèle électorale captive, aux prospères classes moyennes accouchées par les Trente Glorieuses. Leurs voeux furent exaucés au-delà du souhaitable : les banlieues rouges firent fuir les entreprises et les classes moyennes et accumulèrent les handicaps sociaux. Il suffisait alors, comme ce fut en effet le cas, que les effectifs d'une police par ailleurs peu soupçonnable de rapports affectueux avec les communistes fussent notoirement trop faibles face à l'arrivée massive de populations déshérités pour que de véritables zones de non-droit s'installassent. Qu'on me comprenne bien, je n'affirme absolument pas que la délinquance soit liée à la pauvreté car je ne vois au fond pas trop pourquoi elle le serait. Je dis simplement que l'insuffisance des effectifs policiers dans des banlieues où la population croissait rapidement du fait d'une natalité dynamique ne pouvait que mécaniquement faire baisser le taux d'élucidation des larcins et créer donc à terme une incitation à la délinquance. Une fois qu'un tel cercle vicieux est installé sur un territoire, il est très difficile de l'en faire sortir, la délinquance attirant la délinquance. Car un délinquant est un calculateur rationnel comme tout un chacun. Si le taux d'élucidation sur le territoire où il réside baisse, il aura intérêt à commettre proportionnellement plus de larcins puisque ses chances de ne pas être attrapé augmenteront d'autant. C'est seulement dans un deuxième temps que les handicaps sociaux aggravent la situation car un jeune au chômage sera encore plus tenté par ce genre de calculs s'il les voit couronnés de succès dans son entourage proche. Les militants de l'antiracisme qui entrent alors en jeu dans les années 1980, comme par hasard avec l'explosion du chômage en France, loin de résoudre les problèmes de la banlieue rouge, vont au contraire les aggraver en culpabilisant les forces de police et en transformant de "petites frappes" de quartiers en héros de la révolte sociale. Le film La Haine est hélas emblématique de ce type de rhétoriques bien-pensantes qui n'ont pas rendu service à nos jeunes, bien au contraire. Mais on sait que l'enfer est pavé de bonnes intentions.

 

Je dirai en conclusion que je trouve mon hypothèse n°2 plus séduisante. Je ne sais pas vraiment si elle est juste mais elle a au moins le mérite de trouver une explication rendant compte de la spécificité de la délinquance urbaine française, un fait unique en Europe, aussi unique que le fut le Yalta français (2) qui en est peut-être la cause.

 

 

 

 

 

(1) Oh hélas, pas beaucoup plus crédible car, pour tailler des croupières au PCF, le PS de Mitterrand fut obligé d'adopter une idéologie marxisante qui l'empêche encore aujourd'hui de regarder les réalités en face. La grande erreur de Mitterrand fut de refuser, contre toute raison, la "rocardisation" de son parti, c'est-à-dire la naissance d'un libéralisme de centre-gauche en France. Il faut lui accorder néanmoins qu'il craignait plus que tout une renaissance de la gauche radicale, historiquement puissante dans notre pays.

(2) On pourra me rétorquer que le communisme italien a été aussi puissant que le français, or les banlieues italiennes - exception faite du Mezzogiorno - sont plus calmes que les nôtres quoiqu'aussi pauvres. Certes, mais les Italiens n'ont jamais eu de Ve République ni d'écrasement concomitant du centre. En outre, les bastions communistes italiens étaient provinciaux autant que municipaux, comme en témoigne l'Emilie-Romagne, de sorte que les dirigeants communistes de Bologne étaient aussi obligés de composer au niveau provincial avec un tissu très dynamique d'entreprises familiales dont leur propre souplesse idéologique, bien plus grande que celles des communistes français, leur facilitaient la fréquentation. Enfin, la tradition centrifuge de l'Italie leur donnait un grand pouvoir économique qui venait renforcer leur pragmatisme. Le cas du Mezzogiorno me permet, en passant, d'évoquer une erreur commune aux gauches française et italienne : croire que le développement économique diminue la délinquance. Rome et Paris ont ainsi dépensé des milliards dans leurs zones de forte délinquance, Rome dans le Sud, Paris à ses portes est, pour un résultat nul voire négatif. Car ni les uns ni les autres n'ont voulu comprendre que la causalité du phénomène était inverse : c'est la délinquance qui provoque le sous-développement économique. Nos jeunes du 9-3 ne sortiront pas de l'ornière tant que l'ordre républicain ne sera pas rétabli dans leur département.

 

Par Fabrice Descamps
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