Mardi 8 mai 2012 2 08 /05 /Mai /2012 23:34

 

 

La semaine dernière, le très médiatique François Lenglet a rendu dans Le Point un vibrant hommage aux politiques keynésiennes que s'apprête à mener M. Hollande en appelant explicitement le futur président à convaincre ses homologues européens de laisser revenir l'inflation afin "d'euthanasier les rentiers" (sic), une formule déjà employée en son temps par John Maynard Keynes. Quelques jours plus tard, le dernier numéro de The Economist invitait le gouverneur de la Bundesbank, M. Weidmann, à accepter le retour d'un peu d'inflation dans son pays. On est vraiment surpris que des représentants d'un libéralisme assumé, comme M. Lenglet ou l'hebdomadaire anglais, se laissent aller à ce keynésianisme vulgaire.

 

Non seulement la médication conseillée par M. Lenglet est immorale, mais elle est inefficace.

 

Elle est d'abord immorale à deux titres. D'une part, les "rentiers" dont il parle sont en fait pour la plupart de braves gens des classes moyennes, comme vous et moi, qui ont investi dans des plans d'épargne-retraite par capitalisation. M. Lenglet recommande-t-il d'euthanasier les éboueurs retraités de Los Angeles qui ont leurs économies chez Calpers? De plus, ces fameux "rentiers" dont il parle ne sont pas des "fainéants qui vivent sur le dos des travailleurs", mais au contraire des personnes qui ont fait un effort d'épargne louable pour fournir des capitaux aux entreprises qui en avaient besoin. Qu'y a-t-il de répréhensible à cela? N'est-ce pas au contraire un choix hautement recommandable pour l'ensemble de l'économie et pour l'emploi desdits travailleurs? Doit-on punir les investisseurs en les euthanasiant, un conseil suicidaire pour toute économie qui nécessite des capitaux? Et qu'on ne vienne pas me jeter à la figure Mme Bettancourt et tous ses amis milliardaires ; certes, une grande partie de leurs revenus leur vient du rendement de leurs portefeuilles d'actions, mais l'utilité de tels portefeuilles n'est pas moindre que celle des plans d'épargne des éboueurs californiens car le fait que ces portefeuilles soient détenus par un seul ou par des milliers de porteurs ne change rien à l'affaire : ils prêtent de l'argent aux entreprises et doivent en conséquence en être récompensés.

 

Mais, qui plus est, une telle politique est totalement inefficace pour une raison que Jean-Marc Daniel a rappelée dans un ouvrage passé un peu inaperçu, oubli que je veux modestement contribuer à réparer dans le présent article. Peut-être le titre étrange du livre, Le Socialisme de l'excellence, a-t-il contribué à en freiner la diffusion. C'est bien dommage car Jean-Marc Daniel est, j'en suis presque certain, un des libéraux français les plus brillants et la vivacité de sa pensée économique n'est pas sans rappeler celle de Jacques Rueff. La détestation du keynésianisme leur est en tout cas commune et je regrette que l'anti-libéralisme grotesque qui règne dans notre pays n'aie pas donné à ces deux économistes toute la place qu'ils méritaient.

 

Or que nous rappelle M. Daniel? Que, lorsque l'on fait marcher la planche à billet ou le déficit budgétaire, l'augmentation artificielle de la demande a deux conséquences alternatives : soit les capacités de production des entreprises sont sous-exploitées - du fait de la sévérité de la crise - auquel cas les entreprises pourront bien répondre à toute demande supplémentaire en faisant tourner des machines qui ne tournaient plus, soit ces capacités de production sont déjà employées auquel cas l'augmentation de la demande se traduira par une augmentation des prix des produits et donc par une inflation qui annihilera bientôt les gains en pouvoir d'achat des ménages sans affecter la production totale des entreprises. Loin de répudier totalement Keynes, Jean-Marc Daniel fait simplement remarquer que les recettes keynésiennes ne marchent que dans les situations très spécifiques où l'appareil productif est en partie à l'arrêt, ce qui était le cas en 1929 mais ne l'était plus du tout pendant la crise de 2008. Autrement dit, le keynésianisme a bien fonctionné après 1929, mais il ne fonctionne pas avec la crise de 2008 dont la nature, fort différente de celle de 29, est illustrée par l'échec répété des politiques de quantitative easing orchestrées par la Fed.

 

Faute de partager le diagnostic de Jean-Marc Daniel, le quinquennat de M. Hollande a peu de chances d'être un "socialisme de l'excellence". Loin de faire repartir la croissance, comme il nous l'a promis pendant la campagne, il risque à l'inverse d'aggraver les mêmes maux qui ont provoqué la crise de 2008.

 

Car qu'on ne s'y trompe pas, la crise de 2008 a été malencontreusement surnommée "crise des subprimes" alors que les subprimes n'en étaient que le symptôme et non la cause première. La crise de 2008 était en fait une crise des finances publiques des pays occidentaux, au premier chef les USA. Or que nous propose le brave docteur Hollande? D'aggraver le mal en creusant un peu plus encore, si besoin était, les déficits des finances publiques.

 

Et par une ironie dont l'histoire a seule le secret, on a accusé ce pauvre libéralisme d'être l'instigateur de la crise alors que la plupart des libéraux, dont moi-même, sommes des partisans convaincus de l'orthodoxie budgétaire et monétaire. Quel a été le tort des libéraux dans toute cette affaire, car nous avons eu bien un? C'est d'avoir imprudemment contribué à la diffusion de la crise en prônant une dérégulation bancaire trop hâtive et irréfléchie. Et comme cette crise est passée dans l'opinion sous le nom de "crise des subprimes", on a eu beau jeu alors de nous accuser de toutes les infamies.

 

Bien entendu, quand on relit l'article de François Lenglet, on doit reconnaître qu'il y a un fond de vrai dans son argumentaire: si une austérité budgétaire excessive plombe l'économie, le ralentissement de l'activité privera l'État d'une partie de ses recettes fiscales, aggravant un peu plus encore le mal qu'elle était censée guérir (1).

 

Tout le mérite du livre de Jean-Marc Daniel consiste précisément en ceci qu'il démontre comment faire revenir la croissance sans creuser les déficits par un keynésianisme débridé. C'est ce que des socialistes intelligents devraient vouloir pour leur pays car comment ne voient-ils pas que les "rentiers" seront bien difficiles à euthanasier si l'État doit compter sur eux pour acheter ses bons du Trésor? Comment ne voient-ils pas qu'en ce moment même, les pauvres paient pour rembourser la dette d'un État à qui des "riches" ont prêté leur argent? Comment ne voient-ils pas que plus personne ne voudra de leurs bons du Trésor si l'inflation revient? C'est, je pense, la raison pour laquelle M. Daniel a appelé son livre Le Socialisme de l'excellence car il s'y est pris à rêver de l'avénement d'une gauche française intelligente. Cet utopiste n'a sûrement pas eu la chance d'avoir des parents communistes. Moi si. J'aime mes parents, mais je préférerais qu'on ne confiât pas à des gens qui pensent comme eux les destinées de mon pays ... car j'aime mon pays aussi.

 

Alors comment faire revenir la croissance sans creuser la dette de l'État? Eh bien, tout simplement comme on le fait depuis que l'humanité travaille et que des États existent : en augmentant la productivité du travail par l'investissement et l'innovation.

 

Jean-Marc Daniel liste, pp. 177-178 de son ouvrage, les mesures qu'il préconise. Je vous en cite quelques-unes en passant : "généralisation de la concurrence en liaison avec Bruxelles ; disparition des activités en monopole ; suppression des mécanismes de numerus clausus (taxis, pharmaciens...) ; contrat de travail unique et suppression du statut de la fonction publique ; flexibilité accrue sur le marché du travail ; privatisation des entreprises publiques restantes (SNCF, RATP, RTM - transports marseillais, EDF, la Poste ...) ; privatisation de la Sécurité sociale ; privatisation de l'enseignement supérieur, etc." (2) .

 

N'en rajoutons plus, vous l'avez compris : le "socialisme de l'excellence", c'est le libéralisme.

 

 

 

(1) C'est pourquoi M. Daniel préconise une "politique budgétaire en stabilisateurs automatiques", c'est-à-dire "l'équilibre budgétaire sur la durée moyenne du cycle". Le principe en est simple : les taux de prélèvements sont maintenus constants pendant tout le cycle économique croissance-ralentissement-récession et les excédents budgétaires dégagés lors des deux premières phases du cycle permettent de laisser filer le déficit pendant la dernière mais avec un engagement de l'État de rembourser ses dettes lors des deux premières phases du cycle suivant. C'est ce que j'appellerais un "keynésianisme de l'excellence".

(2) Jean-Marc Daniel prône également la suppression de l'impôt sur le revenu au titre d'une analyse subtile que je n'avais jamais lue ailleurs (p. 131) . Son argumentaire est le suivant : lorsque les gens négocient leurs salaires avec leur entreprise, ils parlent en salaire brut mais réfléchissent en net après impôts ; donc l'impôt progressif sur le revenu n'est pas un impôt sur les ménages mais sur les entreprises car les travailleurs très qualifiés vont utiliser, lors de la négociation de leur salaire, le rapport de force avantageux que leur octroie leurs aptitudes professionnelles rares pour exiger de l'entreprise un salaire brut calculé par rapport au net qu'ils veulent obtenir au final ; autrement dit, c'est l'entreprise qui paie la différence entre le net et le brut et plus le travailleur est qualifié, plus sa capacité de négociation lui permet de compenser la progressivité de l'impôt par une augmentation de son salaire brut, gommant ainsi le caractère redistributif de l'impôt progressif et, qui plus est, faisant payer cette progressivité par l'entreprise. La seule critique que l'on pourrait adresser au raisonnement de Jean-Marc Daniel a déjà été formulée par Raymond Boudon contre la flat tax : ce sont les classes moyennes qui, en volume total, assument la part la plus lourde des impôts ; la progressivité est donc le moyen le plus simple de leur faire accepter ce poids en exigeant des riches, dont la contribution aux recettes totales est plus faible, un effort individuel supérieur. M. Daniel, qui semble conscient du problème, propose donc de réformer mais de maintenir l'ISF. C'est astucieux.

 

Par Fabrice Descamps
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Samedi 17 mars 2012 6 17 /03 /Mars /2012 22:16

 

 

 

Dans un bel élan de démagogie électoraliste, M. Sarkozy a passé toute la semaine dernière à affirmer qu'il y avait trop d'immigrés en France et qu'il comptait diviser par deux le nombre de ceux qui s'installent tous les ans dans notre pays. Nul doute que cette thématique lui est soufflée par le très droitier Patrick Buisson. On se demande encore comment certains libéraux ont jamais pu considérer ce président comme un des leurs. A tout prendre, je préfère encore un social-démocrate mou à un homme qui n'hésite pas à s'entourer de fervents lecteurs de Charles Maurras, ce penseur imbécile et délétère. Car je sais que M. Hollande ne mettra pas trois mois à abandonner toutes les politiques pour lesquelles il a été élu. Et puis le voir chuter en 2017 sera un vrai plaisir; ça fera "sboïng-sboïng-sboïng" comme un culbuto.

 

Alors je le dis et le répète pour la énième fois : on ne peut pas être libre-échangiste quand il s'agit de biens et de produits et être contre la libre circulation des hommes sur la planète, d'abord sous peine d'incohérence mais aussi et surtout parce qu'il n'est de richesse que d'hommes.

 

Réformons le marché du travail en le libéralisant, puis allégeons l'État-providence en permettant aux gens de vivre non principalement de transferts sociaux mais de leur travail et l'on verra que les immigrés sont une chance et pas du tout un fardeau pour notre pays auxquels ils apporteront en premier lieu une main d'oeuvre en quête d'un monde meilleur, prête à travailler dur pour échapper à sa misère originelle, ainsi que de nouveaux consommateurs.

 

Je sais bien entendu, car mes amis de l'UMP ne cessent de me le redire, que la droitisation actuelle du Chef de l'État est avant tout tactique et sera remplacée entre les deux tours de la présidentielle par un discours plus centriste. Mais si M. Sarkozy avait dès 2007 a) assoupli le Code du travail afin de permettre aux entreprises d'embaucher, b) rétabli l'ordre républicain dans les "cités" comme il l'avait promis, il ne serait pas obligé aujourd'hui d'aller à la pêche aux voix frontistes. De combien d'autres dérapages et compromis avec les idées de l'extrême droite ce président sera-t-il encore capable pour s'accrocher au pouvoir?

 

Mais répondons plutôt à la question qui figure dans le titre du présent article : non, il n'y a pas trop d'immigrés en France.

 

Si l'on en croit les chiffres de l'INED, la France arrive derrière d'autres grands pays développés pour le pourcentage d'immigrés dans sa population totale : 11% (et même 8,5% si l'on en abstrait les gens ayant acquis notre nationalité mais qui sont nés à l'étranger) contre 13% en Allemagne et aux États-Unis, 14% en Espagne et en Suède, 21% au Canada, 23% en Suisse et 35% au Luxembourg.

 

Or avez-vous entendu parler de quartiers qui flambent en Allemagne où les ghettos turcs ne manquent pourtant pas, avez-vous entendu parler d'échauffourées dues aux "jeunes" des banlieues de Zurich, de Luxembourg ou de Toronto où les immigrés sont pourtant bien plus massivement représentés? Non, RAS.

 

On voit donc bien que les malheurs de nos "quartiers" n'ont rien à voir avec l'immigration : ce sont de stricts problèmes de sécurité publique car je peux vous assurer, pour y avoir vécu, que les périphéries allemandes, par exemple, comptent autant de Kurdes faiblement éduqués, musulmans et machistes qu'il y a de "cailleras" à Aulnay-sous-Bois.

 

Alors de grâce, M. Sarkozy, assez de mensonges, de populisme et de xénophobie ! Punissez les petits caïds mais cessez de punir les entreprises qui embauchent et vous verrez que vous pourrez vous passer et d'un État pléthorique pour soigner la misère du monde et d'une rhétorique nationaliste pour siphonner les électeurs du FN.

 

Par Fabrice Descamps
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Lundi 12 mars 2012 1 12 /03 /Mars /2012 21:09

 

 

Le publiciste américain Sam Harris est avec Daniel Dennett et Richard Dawkins le plus connu de ceux que le monde anglo-saxon nomme les " nouveaux athées ". Sa réflexion est très stimulante - et bien plus honnête que celle de notre "athéologue " national Michel Onfray . Aussi est-il fort dommage que ses ouvrages - The End Of Faith, Letter To A Christian Nation et The Moral Landscape - ne soient pas traduits en français.

 

Sam Harris y attaque vaillamment la croyance en Dieu. En voici un exemple qui m'a beaucoup amusé : " C'est par un simple accident de l'histoire qu'on considère comme normal dans notre société de croire que le Créateur de l'univers peut entendre nos prières alors qu'on verrait comme une preuve de maladie mentale la croyance dans le fait qu'il communiquerait en code morse avec nous en faisant exprès tomber la pluie contre la fenêtre de notre chambre ". Une grande partie de son argumentaire se déploie autour de ce genre d'images que je trouve fort drôles.

 

Or l'exemple invoqué par M. Harris prouve, non pas que les croyants sont idiots, mais tout au contraire qu'ils sont bien plus futés que Sam Harris ne le suggère et qu'il ne faut en tout cas pas prendre le langage religieux au pied de la lettre. Il prouve que la plupart des croyants adhèrent à une version libérale de la religion même s'ils prétendent parfois le contraire. Il prouve que l'immense majorité des croyants est parfaitement saine d'esprit et que la croyance en Dieu contient bien plus de bon sens que les " nouveaux athées " ne le comprennent.

 

Dieu ne nous parle pas en morse en faisant tomber à intervalles réguliers la pluie sur la vitre de notre chambre. De même ne nous parle-t-il pas comme Sam Harris fait mine de le croire. En fait, Dieu ne nous " parle " pas. Mais notre esprit contient une partie rationnelle. Cette partie rationnelle nous permet de découvrir les valeurs morales qui devraient guider nos vies. Or, comme la plupart des gens pense que les valeurs morales sont objectives, ils savent aussi que ces valeurs sont donc indépendantes de notre esprit, même si notre esprit est l'instrument qui nous a permis de les découvrir. Si notre esprit découvre en lui des valeurs morales qui sont néanmoins indépendantes de lui, alors la manière la plus simple, la plus directe de présenter ce fait est d'affirmer qu'elles lui viennent d'une entité extérieure à lui et qui les lui a suggérées. Car comment expliquer ou justifier autrement une telle étrangeté si l'on n'a jamais fait de philosophie ni entendu parler du réalisme moral ? Comment l'esprit, siège de notre subjectivité la plus intime, peut-il être en même temps notre seul canal d'accès à l'objectivité et à l'universalité morales?

 

Placés devant ce casse-tête, nos aïeux ont préféré inférer l'existence d'un dieu, autrement dit d'un esprit extérieur au leur et qui leur inspirait ces valeurs morales objectives. Car qu'est-ce qui est le plus important pour le bien-être de notre société, expliquer comment un tel "miracle " est possible ou bien affirmer avec la plus grande conviction que nos valeurs morales sont bien objectives ?

 

Je pense ainsi qu'il est objectivement mal de tuer son prochain. Si le sceptique me demande comment il se fait que j'en sois aussi sûr, je ne pourrai spontanément rien lui répondre d'autre que " j'en ai l'intime conviction ". Il aura alors beau jeu de me répondre que mon " intime conviction " n'est pas un argument très convaincant. Or si mon intime conviction m'a été inspirée par un être que tous révèrent ou craignent, j'aurai plus de chances d'échapper aux questions dérangeantes du sceptique. La croyance en Dieu est donc une réponse pragmatique au défi sceptique. Elle nous a permis pendant des siècles de vivre dans des sociétés où les sophistes et les cyniques ne remettaient pas en cause les règles morales toutes les cinq minutes.

 

Quand un croyant affirme que Dieu lui " parle ", il ne faut donc pas prendre son langage au pied de la lettre puisque, pour reprendre l'exemple amusant de Sam Harris, même un croyant obtus ne pense pas que Dieu lui " parle " à la façon dont il lui parlerait en morse en faisant tomber savamment des gouttes de pluie sur une vitre. Quand un croyant, même conservateur, affirme que la Bible est un livre " révélé ", cela ne signifie pas non plus que chaque phrase du livre fut dictée mot à mot aux prophètes par Dieu. Cela signifie simplement que les valeurs morales qui y sont consignées prétendent à l'objectivité. La preuve : ni les juifs ni les protestants les plus fondamentalistes ne pensent plus qu'il faille lapider une femme adultère, conformément à ce que commande pourtant le Deutéronome. Tous en revanche révèrent le commandement d'aimer son prochain. Or ce commandement est incompatible avec la lapidation de la femme adultère. Les croyants sont donc aussi rationnels que les athées. Ils savent distinguer un commandement moral rationnel d'un commandement stupide. Mais ils tiennent cependant à rappeler qu'ils croient en l'objectivité du commandement d'aimer son prochain en affirmant que ce commandement fut inspiré à Jésus par un esprit extérieur au sien.

 

Le croyant conservateur peut donc continuer de prétendre croire en un Dieu personnel car c'est là le meilleur moyen d'éviter tout débat inutile et ingrat avec le sceptique. Mais ce Dieu-là ne lui parle pas autrement qu'il ne me parle : notre conscience morale et notre raison sont les seules oreilles que nous lui tendions. Et il nous a opportunément murmuré que la lapidation de la femme adultère était incompatible avec l'amour du prochain. Ce Dieu est décidément fort raisonnable.

 

Si, comme l'affirme Harris, la croyance en un Dieu qui nous permet de découvrir des valeurs morales indépendantes de nos esprits était un " simple accident de l'histoire ", on se demande bien pourquoi cet accident s'est reproduit dans tous les endroits où les hommes ont voulu graver dans le marbre un code moral qu'ils pensaient objectivement fondé.

 

Par Fabrice Descamps
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Vendredi 9 mars 2012 5 09 /03 /Mars /2012 23:48

 

 

De nombreux hommes politiques européens aiment à se définir comme des "libéraux-conservateurs". C'est le cas de David Cameron ou de Fredrik Reinfeldt. Ce pourrait être aussi celui de Mitt Romney et d'une bonne partie des électeurs républicains.

 

Prima facie, on pourrait donc définir le conservatisme libéral comme libéral dans le domaine économique, mais conservateur dans celui des moeurs.

 

Bien évidemment, une telle définition est assez insatisfaisante car les "conservateurs" suédois par exemple sont en fait libéraux dans les deux domaines considérés. En l'absence de véritables partis libéraux, ce sont en effet souvent d'anciens partis conservateurs qui se sont mis à occuper ce quadrant du spectre politique.

 

Pour y voir plus clair, il me semble indispensable de nous tourner vers Edmund Burke et ses Reflections On the Revolution In France. Burke était, contrairement à une légende tenace, un authentique libéral et siégeait parmi les députés Whigs aux Communes. Mais à l'instar de Hayek un siècle et demi plus tard, il avait dénoncé, dans ses écrits, la prétention de tout révolutionnaire à vouloir faire table rase du passé pour fonder l'avenir d'un pays. Les facultés intellectuelles de tout homme étant limitées et ses jugements sujets à de fréquentes erreurs, Burke en déduisait que les préjugés et les traditions n'étaient pas uniquement des carcans, mais offraient aussi de précieux garde-fous. Selon lui, il valait mieux s'en remettre à une sagesse collective accumulée par les siècles d'une expérience historique commune plutôt qu'au rationalisme étroit de quelques doctrinaires soucieux de plier la réalité à leurs désirs. Les errements de la Révolution française, puis ceux du pseudo-rationalisme marxiste lui donnèrent cent fois raison. Ce conservatisme-là lui était dicté par la prudence. On ne peut néanmoins pas affirmer que Burke idéalisait la tradition contre la raison. La tradition était pour lui tout au contraire un des outils de la raison pour se prémunir contre ses propres excès et il était conscient que "a state without the means of some change is without the means of its conservation". Voilà qui résume on ne peut mieux les rapports entre son conservatisme et son libéralisme. La conservation des antiques libertés du peuple anglais était selon lui la meilleure des garanties contre le despotisme qu'il avait connu sous Cromwell.

 

Je ne puis ici que rejoindre les préoccupations de Burke car, dans mes derniers articles, j'ai souligné à de multiples reprises les limites mêmes de la rationalité. Il n'est pas rationnel d'être rationnel (1), en conséquence de quoi notre adhésion à la rationalité sera le résultat de notre foi en elle. C'est pourquoi la raison ne peut se fonder elle-même et doit donc bien être le produit de commandements moraux dont l'origine religieuse, spirituelle ou traditionnelle est indubitable.

Toute critique trop dirimante du fait religieux est donc dangereuse car elle pousse la raison à scier la branche sur laquelle elle est assise. En quoi l'on voit que je rejoins bien Burke (mais à un niveau plus théorique).

 

Cela dit, ces considérations ne déchargent pas le libéral burkien les partageant de critiquer les dogmes qui, dans les religions, constituent une limite intolérable à la liberté des individus. Car, on ne le répétera jamais assez, tout homme vivant en société ne devrait se voir interdire que ce qui nuit objectivement à autrui. Une doctrine religieuse qui, par exemple, punit de mort l'apostasie est tout simplement inacceptable. Conserver dans nos religions ou nos traditions tout ce qui y protège l'individu, oui, conserver tout ce qui l'y aliène, non.

 

A titre personnel, je ne me définirai donc pas comme un "libéral-conservateur" mais simplement comme un libéral tout court. La préservation de nos libertés exige en effet qu'on conserve certains de nos héritages, notamment religieux, mais aussi qu'on en répudie d'autres, dont quelques-uns sont également de nature religieuse.

 

 

(1) Car de deux choses l'une, soit on est déjà rationnel - mais comment alors expliquer que nous le soyons devenus? -, soit on ne l'est pas encore et, dans ce cas-là, on ne pourra pas adhérer à la raison pour des motifs rationnels puisque justement on ne l'est pas encore.

 

Par Fabrice Descamps
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Vendredi 9 mars 2012 5 09 /03 /Mars /2012 18:09

 

 

 

George Bernard Shaw est crédité de la boutade suivante : "Ne fais pas à autrui ce que tu voudrais qu'il te fît car il se peut que vous n'ayez pas les mêmes goûts". Or, même si c'est là un bon mot, la formule contient une leçon philosophique très instructive.

 

On sait en effet que la Règle d'or se présente à nous sous deux formes, une négative, "Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fît", et une positive, "Fais à autrui tout le bien que tu voudrais qu'il te fît".

 

Mais admettons que je sois masochiste : si j'applique littéralement la Règle d'or, alors je devrais faire souffrir autrui puisque je souhaite qu'autrui me fasse souffrir pour assouvir mon désir masochiste. C'est la contradiction que souligne la plaisanterie de G.B. Shaw.

 

Qu'est-ce qui ne vas pas alors dans la formulation traditionnelle de la Règle d'or?

 

En fait, elle sous-entend mais ne dit pas explicitement, c'est là son défaut, que je suis rationnel et qu'autrui l'est aussi. Même si je suis masochiste mais suffisamment rationnel, je comprendrai en effet qu'autrui n'a pas forcément les mêmes goûts que moi et donc je ne lui imposerai pas les miens car je ne voudrais pas non plus qu'il m'imposât les siens.

 

Le problème est alors le suivant : jusqu'à quel point peut-on vouloir le bien d'autrui sans lui demander son avis? Lorsque nous agissons en société, nous ne pouvons pas en effet nous poser la question de savoir si chacun de nos actes risque de plaire ou déplaire à telle ou telle personne en particulier. Moi, par exemple, je milite à droite. Évidemment cela déplaît à ma femme qui, elle, milite à gauche - on ne s'ennuie jamais à la maison. Or devrais-je arrêter de militer dans un parti politique sous prétexte que les idées défendues par ce parti déplaisent à ma femme? Non, évidemment, et ma femme le conçoit d'ailleurs fort bien. Je milite à droite parce que j'estime que les idées des partis de droite sont meilleures - mouais, enfin, moins pernicieuses - pour mon pays que celles de gauche. Je milite donc pour le bien d'autrui, c'est-à-dire celui de mes concitoyens. Je ne milite pas pour le bien de ma femme en particulier. Autrui n'est en conséquence personne en particulier. Il est un spectateur impartial, rationnel en un mot, qui pourrait approuver mes agissements.

 

De même, lorsque je passe devant le juge pour qu'il apprécie si j'ai nui à mon voisin, ce n'est pas l'avis de mon voisin sur la question qui compte ici - lui est persuadé que je lui ai nui et c'est pourquoi il m'a assigné en justice - , mais l'avis du juge qui va essayer de se placer dans le rôle d'un spectateur impartial et rationnel des faits pour justement juger si j'ai objectivement nui à autrui.

 

On voit ainsi qu'il est impossible d'appliquer la Règle d'or "Tu ne nuiras pas à autrui" si nous ne sommes pas rationnels.

 

Une nuisance objective à autrui est donc un fait moral objectif, c'est-à-dire qu'il y aurait nuisance à autrui même si ni moi ni autrui ne nous en rendions compte.

 

Appliquons notre critère à des problèmes concrets : y a-t-il nuisance objective à autrui si je mange de la viande casher ou halal?

 

Remarquons tout d'abord qu'autrui a une définition très claire : autrui est un autre membre d'une société humaine que moi. En effet, autrui et moi sommes signataires d'un contrat social tacite et mutuellement avantageux. Ce contrat implique que nous vivions ensemble et nous rendions mutuellement service tant que nous ne nous nuisons pas l'un à l'autre. Un boeuf ou un mouton égorgés selon les rites casher ou halal ne sont pas signataires d'un contrat social avec moi. Un juif ou un musulman français le sont en revanche.

 

Donc autrui ne me nuit pas s'il mange de la viande casher ou halal. Il ne me nuit pas non plus s'il porte un niqab dans la rue. Lui interdire d'en porter un est en conséquence une violation de notre contrat social. Autrui ne me nuit pas plus quand il nie le génocide arménien. Jusqu'à quand M. Sarkozy justifiera-t-il ces violations répétées de notre contrat social?

 

En outre, autrui ne me nuit pas quand, ayant obtenu un diplôme en France, il veut rester dans mon pays pour y travailler. Au contraire, il augmente ainsi notre richesse commune. M. Sarkozy, en le renvoyant chez lui parce qu'il n'a pas la nationalité française, me nuit en revanche clairement et doublement puisqu'une partie de mes impôts a financé les études de cet étranger et que son départ privera mon économie d'une main d'oeuvre qualifiée.

 

C'est pourquoi, au second tour des prochaines élections présidentielles, je n'irai pas voter. Comme il est hors de question que je vote pour un socialiste et comme je ne peux pas non plus voter pour quelqu'un qui ne cesse de me nuire objectivement, je resterai chez moi. Il est fort probable que M. Hollande nuise plus à la France que M. Sarkozy, mais enfin, il y a aussi les principes et M. Sarkozy a violé suffisamment de ces principes pour que je l'en sanctionne (1).

 

 

 

(1) Ô lecteur attentif de ce blog, tu pourrais donc me trouver incohérent puisque tu me sais utilitariste. Je devrais en effet, de deux maux, choisir le moindre et voter pour M. Sarkozy. Or tu te trompes : une violation répétée de nos principes moraux et sociaux est tout aussi pernicieuse pour notre pays que la mauvaise politique économique que M. Hollande va s'empresser d'appliquer car ce sont ces principes politiques qui assurent justement notre bonheur commun. Un petit passage de cinq ans dans l'opposition fera le plus grand bien à l'UMP : espérons qu'elle en profitera pour enfin se convertir au libéralisme dans le domaine de l'économie comme dans celui des moeurs.

 

Par Fabrice Descamps
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