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Dimanche 6 septembre 2009 7 06 /09 /Sep /2009 13:50
 

J'ai à plusieurs reprises soutenu l'option du compatibilisme, autrement dit l'idée que le déterminisme et la liberté ne sont pas incompatibles : nos actes peuvent être totalement déterminés et pourtant être le produit de notre liberté d'agir. Cette position paraît spontanément contradictoire à beaucoup de gens qui estiment, souvent à juste titre d'ailleurs, que la contrainte s'oppose à la liberté car lorsque nous sommes contraints de faire quelque chose qui nous pèse, nous ne sommes en même temps plus libres de faire autre chose qui nous plairait plus. Pourtant, ces mêmes gens seront prêts à reconnaître tout aussi spontanément qu'il n'y aurait pas de liberté sans contrainte, d'une part parce qu'on peut concevoir la liberté aussi comme le contraire ou la cessation d'une contrainte, de sorte qu'on ne saurait définir l'une sans l'autre, mais aussi et surtout parce qu'il n'y a de liberté que dans le cadre d'un Etat de droit, autrement dit, il n'y a pas de libertés sans lois. Le sens commun se retrouve donc devant un apparent paradoxe : il n'y a pas de liberté sans contrainte et pourtant la liberté semble a priori la négation de toute contrainte. Or comme l'Etat de droit est une réalité indéniable et qu'il n'y a indubitablement pas de libertés positives sans contraintes, la logique commande que nous abandonnions notre conception spontanée de la liberté : la liberté ne s'oppose pas à la contrainte, elle est seulement un certain type de contrainte qui s'oppose à un autre type de contrainte. Bref, nos actes peuvent être totalement déterminés par certaines contraintes tout en restant la manifestation de notre totale liberté. C'est aussi la thèse que soutient Spinoza dans son Ethique, mais comme elle n'est pas spontanément évidente, c'est un aspect de l'Ethique qui a été souvent mal compris.

Par ailleurs, Alvin Plantinga, dans le cadre de son apologétique protestante, s'est proposé de défendre la compatibilité d'une conception classique de Dieu avec une conception classique de la liberté, dans la même veine que le molinisme. Je laisserai d'abord de côté sa défense du Dieu de la Bible quoique je la trouve peu convaincante, comme on verra plus loin, pour me concentrer sur celle du libre arbitre. Cette défense se déploie en trois phases : une première où il prouve que Dieu, bien qu'étant omniscient, omnipotent et miséricordieux, ne peut pas créer certains mondes possibles, la deuxième où il reprend la notion de corruption totale de l'homme chère à la théologie réformée et l'étend à toutes les personnes possibles dans tous les mondes possibles (il la nomme alors trans-world depravity ou TWD) de sorte qu'il y a au moins un monde possible où au moins une personne possible commettra un péché bien qu'étant pourvue de libre arbitre, la troisième où il répond ainsi à l'objection de Mackie qui soutenait que, même si l'homme était libre, on ne voyait pas pourquoi Dieu ne l'avait pas placé dans un monde possible où sa liberté le conduirait à ne jamais commettre le mal. Du coup, Plantinga réhabilite Leibniz en affirmant lui aussi que Dieu, bien qu'omnipotent, a placé l'homme dans le moins mauvais des mondes possibles qu'il pouvait effectivement réaliser (à la différence près que Plantinga suppose en outre que l'homme est libre, ce que la théodicée leibnizienne excluait). Dieu ne peut pas réaliser certains mondes possibles parce qu'il ne peut pas contourner les lois de la logique.

On pourra apprécier les détails de la démonstration de Plantinga (par exemple à l'adresse suivante http://www.colorado.edu/philosophy/wes/plantfwd.html) et se faire soi-même une idée de sa pertinence, mais, quant à moi, je l'estime formellement correcte.

Qu'est-ce qui ne va pas alors dans la défense du libre arbitre selon Plantinga?

Le défaut unique de sa démonstration est, si je ne me trompe pas, qu'elle présuppose une conception du libre arbitraire comme absence de contrainte. Elle pose comme possible que l'homme soit à la fois totalement libre et totalement corrompu : le péché est alors conçu comme un libre choix, je suis libre de choisir entre le bien et le mal et je choisis librement le mal. Pourtant, si l'on y réfléchit bien, l'idée de corruption totale dans tous les mondes possibles apparaît plutôt comme une contrainte, il me semble que nous sommes bien, dans ce cas, soumis au péché et non libres de le choisir. Je ne suis pas libre dans au moins un monde possible puisque, dans ce monde-là, je ne suis pas libre de ne pas commettre de péché et puisqu'à l'inverse si je le pouvais, je m'en passerais. Luther parlait à ce propos et de manière révélatrice de serf arbitre. Etre soumis au péché et à la corruption post-édénique, c'est bien ne pas être libre de ne pas commettre de péché. Pour quelqu'un qui se flatte de défendre par ailleurs une « épistémologie réformée », on admettra que Plantinga prend ici quelques libertés, c'est le cas de le dire, avec les doctrines classiques du péché et de la prédestination soutenues par le protestantisme réformé (1).

Une façon de sauver l'hypothèse que la corruption totale dans tous les mondes possibles serait compatible avec la conception classique de la liberté comme absence de contrainte consisterait à admettre que l'homme est capable de produire librement ou arbitrairement des actes dont le but est le mal gratuit, sans y avoir le moindre intérêt ni y trouver le moindre plaisir (2). Mais ce sauvetage ad hoc de la TWD est tellement tiré par les cheveux qu'il ne présente, à mon avis, aucun attrait théorique.

On aboutit ici aussi à des impasses qui démontrent que ce qui ne va pas, c'est bien la conception classique de la liberté comme absence de contrainte. Bien sûr, si l'on accepte cette conception étrange de la liberté, alors la démonstration formelle de Plantinga est exacte, mais au prix d'incohérences graves sur le fond de l'affaire, c'est-à-dire pour notre compréhension de ce qu'est le libre arbitre. A quoi sert dès lors de défendre l'existence d'un concept dont on méconnaît par ailleurs la véritable signification? Autant prouver que si les pandas sont gazeux, ils peuvent traverser certaines portes fermées (ce qui est rigoureusement exact, mais ne nous permet pas de comprendre ce que sont des pandas).

Je vais alors devoir me faire ici plus papiste que le pape, ou en fait, plus réformé que Calvin : l'homme n'est pas libre en ce qu'il serait libre de choisir entre le bien et le mal, il n'est libre que quand il choisit le bien. Quand il choisit le mal, c'est qu'il n'est pas libre. Le mal est la manifestation de son serf arbitre, le bien de son libre arbitre. Luther et Calvin n'auraient pas mieux dit.

On voit alors que la liberté n'est pas l'absence de contrainte : l'homme libre est contraint de choisir le bien. Quand il choisit le mal, il y est contraint par ses erreurs, ses pulsions, ses lâchetés, etc. Quand il choisit le bien, il y est contraint par sa rationalité. La liberté n'est, dans le domaine moral, rien d'autre que la rationalité axiologique (Wertrationalität), c'est-à-dire notre capacité à percevoir puis à accomplir ce qui est bien et juste. Lorsque nous sommes sous l'emprise de nos désirs sensuels irrationnels, nous ne parvenons plus à discerner ce qu'il est juste de faire. Nous sommes alors contraints par ces mêmes désirs. Lorsque nous ne désirons plus en revanche que d'abord discerner ce qui est objectivement juste puis l'accomplir effectivement, nous sommes alors soumis à une autre contrainte et c'est cette contrainte à faire le bien que je nomme, avec Luther et Calvin, la liberté ou le libre arbitre. La liberté, la rationalité axiologique, le libre arbitre ou la volonté bonne ne sont qu'un seul et même concept. Mais la liberté est une contrainte : la contrainte de faire le bien. C'est un type de contrainte qui s'oppose à un autre type de contraintes, celles que nous imposent nos désirs non rationnels. La rationalité axiologique, alias la liberté, est aussi un désir, le désir de faire le bien, qui s'oppose à d'autres désirs poursuivant d'autres buts.

De même, lorsque, croyant discerner le bien, nous nous trompons et faisons un mauvais choix, soit par une erreur de jugement soit parce que nous avons inconsciemment préféré faire ce que nous désirions faire et non ce que nous devions faire, nous retombons dans le serf arbitre ou l'irrationalité: nous avons fait le mauvais choix soit par bêtise en ne percevant pas notre erreur de jugement soit par ignorance de nos véritables désirs. Nous redevenons alors les esclaves de notre bêtise ou de notre ignorance. Mais lorsque nous nous apercevons de notre bêtise ou de notre ignorance de nos désirs refoulés et nous amendons, nous redevenons les esclaves de la liberté. Notre esprit et nos actes ne sont plus dès lors contraints que par notre liberté.

D'ailleurs Plantinga entrevoit cette autre définition de la liberté puisqu'il prouve à Mackie que Dieu ne peut contourner les lois de la logique. Autrement dit Dieu lui-même est obligé de se soumettre à des lois qui sont partie intégrante et condition sine qua non de la rationalité. Donc Dieu, l'être le plus libre qui se puisse penser, jouit d'une liberté en tout point soumise aux contraintes de la rationalité.

C'est très précisément ce qu'a affirmé Spinoza et c'est aussi pourquoi le déterminisme lui paraissait entièrement compatible avec la recherche de la liberté puisque cette dernière est le résultat de l'effort de l'individu pour n'être déterminé que par sa rationalité. Cette absence d'incompatibilité entre liberté et déterminisme est le noyau de ce que j'ai nommé après d'autres le compatibilisme. Si Plantinga avait fait sien le compatibilisme, il se serait épargné un effort certes admirable mais inutile pour démontrer une autre compatibilité, celle de l'omnipotence de Dieu, du mal dans le monde et de notre libre arbitre.

Le compatibilisme montre de plus :

a) que si Dieu est un être omnipotent donc parfait, alors il est au moins parfaitement libre donc parfaitement rationnel. Cela l'éloigne dès lors considérablement du Dieu biblique que veulent nous vendre Plantinga et Barth (3). Dieu « ne se cache pas en dévoilant ni se dévoile en se cachant » : s'il existe, il se dévoile par l'exercice de notre rationalité, il « se dévoile en se dévoilant » et ne se cache jamais. Je ne vois pas ce que je pourrais cacher si j'étais parfaitement rationnel puisque tout ce que je serais et ferais, serait parfaitement déductible ou prévisible pour d'autres esprits rationnels.

b) que si Dieu existe, il n'est pas une personne. Admettons que vous soyez Dieu, vous êtes alors Dieu et une personne en même temps. Dans ce cas, il appert de a) que vous ne pouvez cacher ni votre nature ni votre existence car 1) vous cacher plutôt que d'exposer votre nature et communiquer votre sagesse pour aider les autres serait axiologiquement très irrationnel, donc vous ne le feriez pas, 2) tout esprit rationnel pourrait déduire votre existence possible sans vous connaître personnellement ni avoir jamais entendu parler de vous par le simple examen croisé des concepts de personne et de perfection (4). Je crois que ce n'est pas faire insulte aux chrétiens de dire que l'existence de leur dieu fait homme, Jésus-Christ, n'est pas le fuit d'une déduction rationnelle mais d'une révélation surnaturelle, donc le point 2) tient d'autant moins que le concept même de personne exclut celui de perfection puisque nous sommes intrinsèquement faillibles (et ce même pas au vu de la doctrine protestante de la corruption totale de l'homme : il nous est tout simplement impossible d'être totalement libres, c'est-à-dire uniquement contraints par la rationalité, et de plus, le jour où nous serions totalement libres, nous ne pourrions probablement pas nous en apercevoir, comme je le montre dans mon article "Internalisme putnamien et réalisme" ). Je ne crois pas plus qu'il soit outrageux envers les juifs et les chrétiens d'affirmer que le Dieu de leur Bible, lorsqu'il vient en aide aux hommes, le fait en effet en cachant sa vraie nature, comme Barth l'avait bien vu, donc le point 1) ne tient pas plus.

c) qu'en conséquence de quoi, Dieu est au mieux un concept, au pire une idée fausse, mais pas une personne. Dieu, s'il existe, ressemble alors plutôt au dieu de Spinoza qu'à celui de Plantinga.

Le compatibilisme remet donc en cause non seulement la démonstration de Plantinga et sa définition implicite du libre arbitre, mais sa conception même de Dieu. La Bible ne peut en conséquence plus être lue comme la lisent encore les partisans de l'infaillibilité biblique (biblical inerrancy) car leur lecture même est incompatible avec leur propre doctrine de l'omnipotence divine. Il faudra qu'ils abandonnent soit l'une soit l'autre. S'ils gardent l'infaillibilité en abandonnant l'omnipotence, ils sont incohérents puisque la Bible affirme cette omnipotence. S'ils abandonnent l'infaillibilité et gardent l'omnipotence, alors il leur faut redéfinir cette omnipotence en des termes rationnels puisqu'ils ne peuvent plus le faire en s'appuyant uniquement sur des textes bibliques et dans ce cas... bienvenus chez les compatibilistes et au revoir le dieu personnel.


(1) Et c'est très précisément ce que rappelle avec vigueur le théologien réformé Gordon Clark dans Religion, Reason and Revelation. Cela dit, le portrait qu'il brosse de Dieu est tout simplement inadmissible et l'on verra plus bas pourquoi.

(2) Ce serait une sorte d'éthique kantienne inversée. Elle est possible dans le système de Kant qui lui donne le nom de « mal radical » ou « volonté mauvaise ». Mais si l'on rejette le kantisme, comme l'auteur des présentes lignes pour des raisons que l'on pourra lire ailleurs, alors un tel exploit, à savoir vouloir le mal gratuitement, n'est pas concevable.

(3) C'est d'ailleurs aussi la raison pour laquelle le « Dieu réformé » de Gordon Clark est parfaitement inadmissible, voir mon article "Le dieu de Calvin et le dieu des modernes" pour plus de précision.

(4) C'est exactement la position que défendaient les théologiens musulmans de l'école mutazilite, qui affirmait par ailleurs l'absolue rationalité de Dieu, sous le nom de wujub an-nazar, le « devoir de spéculation », à savoir que Dieu peut être découvert par les lumières naturelles indépendamment de la révélation coranique.

Par Fabrice Descamps
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