Partager l'article ! Réalisme, rationalisme et utilitarisme: Peut-être est-il temps de mettre bout à bout les notions que j'ai é ...
Peut-être est-il temps de mettre bout à bout les notions que j'ai éparpillées dans mes articles précédents pour donner à leur lecteur une vision d'ensemble cohérente de la pensée que j'y ai développée.
J'ai à maintes reprises souligné que l'« utilitarisme classique », celui qui va de Jeremy Bentham à Peter Singer, était insatisfaisant car, en se fixant pour but, selon la formule consacrée, le plus grand bonheur possible du plus grand nombre possible, il laissait en suspens plusieurs questions épineuses.
Comment mesurer ce bonheur ? Si la mesure de ce bonheur est subjective ou uniquement fonction du bien-être ressenti, alors l'utilitarisme pourrait nous recommander l'utilisation massive de drogues, voire la lobotomie généralisée ou l'abandon de nos libertés fondamentales, s'il s'avérait que de tels expédients nous rendaient plus heureux.
De même, si le bonheur est seulement une question de sensation, alors pourquoi ne pas étendre « le plus grand nombre possible » de ceux qui bénéficieraient d'une politique utilitariste aux animaux qui sont, après tout, des êtres sensibles ?
On va voir que l'utilitarisme que je défends évite ces écueils.
La quantification et la répartition du bonheur sont certes des questions importantes, mais elles ne doivent pas occulter celle de la qualité du bonheur auquel nous aspirons. Contrairement à ce que prétendait Bentham, le bonheur que nous procurent la poésie ou la marelle ne se valent pas.
Or, à partir du moment où nous hiérarchisons les bonheurs, jugeant le bonheur qu'on prend à jouer à la marelle de qualité inférieure à celui que nous apporte la lecture de la poésie, nous portons un jugement moral sur les sources du bonheur. Or de quel droit nous permettons-nous d'en juger ainsi ?
Nous pourrions en effet nous réclamer du relativisme moral et nous indigner qu'on ose hiérarchiser les bonheurs au nom de je ne sais quelle morale élitiste qui méprise les joies simples du bon peuple. Je passerai sur le fait qu'il est très paradoxal de s'indigner de quoi que ce soit quand on se réclame du relativisme pour accorder au relativiste que, si nous affirmons la supériorité de la poésie sur la marelle, encore faut-il la prouver.
Alors admettons que l'on puisse mesurer scientifiquement le bonheur ressenti et admettons que l'intensité du bonheur que ressent un héroïnomane lorsqu'il prend sa drogue soit au moins égale à celle que l'étudiant ressent lorsqu'il obtient un examen. Qu'est-ce qui nous permet de dire que le bonheur du second vaut mieux que celui du premier ? C'est de toute évidence que l'un est libre et pas l'autre. L'examen va apporter à l'étudiant une liberté que la drogue n'apportera pas à l'héroïnomane.
On peut également vérifier cette échelle de mesure pour la poésie et la marelle. Certes, j'aimais beaucoup plus la marelle que la poésie quand j'étais petit, mais j'ai compris depuis que la poésie est une de ces choses qui font que la vie d'un homme vaut plus la peine d'être vécue que celle d'un animal car jamais l'animal n'aura accès à ces domaines de l'esprit où règne la poésie. L'animal n'est pas libre de lire ou d'écrire de la poésie. L'homme si.
On peut donc aisément voir que l'ingrédient majeur qui fait la qualité d'un bonheur est le degré de liberté qui accompagne sa réalisation.
Il y a donc un bonheur subjectif, celui qui est ressenti, et un bonheur objectif, celui dont la qualité supérieure est fonction de la liberté que nous apporte sa réalisation.
bonheur objectif = bonheur subjectif + liberté
Nantis de cette formule, passons maintenant au dévoilement de ce que recouvre le concept de liberté dans l'équation ci-dessus.
Si je vis dans une société qui me garantit un certain nombre de libertés, elle me garantit en particulier la liberté de me tromper du moment que cela ne nuit pas à autrui.
J'avais un voisin qui s'était fait tatouer le visage. Ses tatouages étaient tellement laids que mon voisin présentait un visage effrayant qui nuisait certainement à ses rapports quotidiens à autrui. Mais son visage tatoué ne nuisait pas objectivement à autrui, il ne nuisait qu'à celui qui le portait.
Appelons la liberté que me garantit la société de pouvoir éventuellement me nuire à moi-même du moment que je ne nuis pas à autrui, liberté subjective, car cette liberté me donne le sentiment subjectif d'être libre (1) .
En fait, quand je jouis de cette liberté, je ne suis pas forcément libre au sens absolu, mais du moins ai-je le sentiment d'être libre et c'est pour cette raison que j'appelle cette liberté qui m'est garantie par ma société liberté subjective. Mais on entrevoit ici qu'il y a une autre sorte de liberté, la liberté au sens absolu, dont je vais maintenant essayer de faire comprendre la nature.
En se faisant tatouer le visage, mon voisin avait certes le sentiment subjectif d'être libre, mais était-il vraiment libre de se tatouer le visage et avais-je raison de n'en croire rien ? Peut-on dire que quelqu'un est vraiment libre quand il nuit à lui-même ? Bref, l'irrationalité est-elle une manifestation de la liberté ?
Bien entendu, il vous serait loisible de me rétorquer que mon voisin a ainsi affirmé sa liberté contre les goûts, les préjugés ou les habitudes de ses semblables. Mais, l'ayant connu un peu, j'ai plutôt tendance à penser qu'il avait de sérieux problèmes psychologiques et qu'en conséquence, on ne pouvait pas dire qu'il fût libre.
Admettons que je commette ici une erreur de raisonnement. Si c'est le cas, je ne le ferai pas par malignité mais parce que mon erreur de raisonnement m'échappe. La preuve : si vous découvrez où se cache la faille de mon raisonnement, je la reconnaîtrai bien volontiers et améliorerai mon article. Donc je ne suis pas libre de mal raisonner, car sinon je rectifierai mon raisonnement. Et si je rectifiais mon raisonnement, je ne serais pas non plus libre car, certes, je serais en principe libre de recommettre ou pas cette erreur de raisonnement, puisque je saurais où elle se cache. Mais il serait franchement idiot, et pour tout dire irrationnel, que je refasse sciemment une erreur que j'avais auparavant cherché à éviter. Je suis donc libre, non pas du tout au sens où je pourrais faire autre chose que ce que je fais, mais au sens où la rationalité me libère de l'erreur. La rationalité me libère de l'erreur, mais elle me soumet à elle-même : si je suis libre, je suis devenu l'esclave de la rationalité. Cette liberté-là, qui n'est pas la liberté de se tromper, mais au contraire cette nécessité de ne pas se tromper qui nous libère de l'erreur, je l'appelle liberté objective ou rationalité.
L'équation vue plus haut devient dès lors :
bonheur objectif = bonheur subjectif + liberté subjective + liberté objective ...
ou encore ...
bonheur = bien-être + liberté + rationalité ...
... ce qui revient au même, mais en changeant légèrement nos définitions pour les éloigner de mon jargon utilitariste et les rapprocher de l'usage commun.
Or comment puis-je espérer être rationnel si je ne m'efforce pas de dire des choses qui sont objectivement vraies et d'entreprendre des actions qui sont objectivement bonnes ?
La rationalité a une dimension cognitive et une dimension éthique.
Admettons par exemple que je ne sois rationnel que dans le domaine cognitif et pas dans le domaine éthique. Imaginons ainsi que je sois un génie scientifique mais aussi un nazi fanatique. Vous n'aurez aucun mal à me trouver rationnel dans la sphère scientifique mais complètement crétin dans la sphère politique. Et, je ne sais pas pour vous, mais moi, j'aurais du mal à trouver l'engagement d'un nazi rationnel. Le nazisme est, tout au contraire, le sommet de l'irrationalité dans le domaine éthique selon moi. Car rien, absolument rien ne permet de justifier d'être un nazi. Il n'y a aucune bonne raison d'être nazi. Je ne dis pas, et vous l'aurez remarqué, que personne n'a aucune raison d'être nazi, je dis seulement que personne n'a aucune bonne raison de l'être, aucun argument valable et rationnel pour le devenir. Aucun des arguments qu'un nazi pourrait avancer pour justifier son engagement ne tient la route.
Un être rationnel doit donc être capable de justifier ce qu'il dit et ce qu'il fait par de bonnes raisons, c'est-à-dire des raisons qu'expriment des propositions dont on pourra dire qu'elles sont soit vraies soit fausses, ou peut-être moins ambitieusement, plus ou moins vraies ou plus ou moins fausses, plus ou moins plausibles, plus ou moins vraisemblables.
L'idéal de l'être rationnel est donc que toutes les propositions sur le monde qu'il prononce soient vraies et toutes les actions morales qu'il entreprend reposent sur des normes morales exprimées aussi par des propositions vraies (2).
Or, si l'on s'efforce d'atteindre des propositions vraies, c'est qu'on pense qu'elles décrivent des faits. Et si l'on pense qu'il existe des faits indépendants de notre esprit, de notre subjectivité, bref des faits objectifs et vrais en soi, alors on est réaliste au sens philosophique du terme. Le vrai rationaliste est réaliste ou n'est pas. Il défend le réalisme épistémologique, c'est-à-dire l'affirmation que les propositions vraies sur le monde décrivent des faits du monde indépendants de notre esprit, et le réalisme moral, c'est-à-dire l'affirmation que les normes morales sont objectivement justes ou injustes indépendamment de ce que nous en pensons (3).
rationalité = réalisme philosophique
Revenons maintenant à l'utilitarisme objectif que j'esquisse ici. Il contourne les objections habituelles faites à l'utilitarisme puisque, dans l'équation canonique qui le résume, bonheur = bien-être + liberté + rationalité, il lie étroitement bonheur, liberté et rationalité.
Tandis que l'utilitarisme de Bentham est prêt le cas échéant à sacrifier certains de nos droits pour maximiser notre bonheur, l'utilitarisme objectif que je défends se l'interdit car la liberté, autrement dit nos droits, sont au coeur de ce qu'il entend maximiser.
Tandis que l'utilitarisme de Peter Singer juge que la préférence pour le bonheur humain est du spécisme, c'est-à-dire du "racisme anti-animaux", l'utilitarisme que je défends s'en abstient car la liberté et la rationalité qu'il promeut ne sont produites que par et pour la société, or nous ne faisons pas société avec les animaux (4).
Dans la "mayonnaise utilitariste" que je propose, on peut affirmer que la mayonnaise ne prendra pas si un seul des trois ingrédients vient à manquer.
(1) Dans un autre article, « Une éthique minimale est-elle possible et souhaitable? », j'avais baptisé cette liberté liberté positive en référence au droit positif, au droit concret, non théorique de nos sociétés dont elle est le socle éthique. On pourrait tout aussi bien appeler cette sorte de liberté liberté négative, appellation qui a les faveurs d'Isaiah Berlin car, selon lui, la « liberté des Modernes », notre conception contemporaine de la liberté, implique que nous sommes libres dans la mesure où on ne fait pas obstacle à nos désirs qui ne nuisent pas à autrui : cette liberté est donc pour lui négative puisque c'est la liberté de ne pas être empêché de faire certaines choses. Mais, pour des raisons qui seront élucidées plus bas, j'ai préféré finalement l'appeler liberté subjective par opposition à la liberté objective.
(2) On retrouve ici le critère de Kant : « agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse toujours être en même temps érigée en loi universelle ».
(3) Le réalisme épistémologique est indispensable au réalisme moral car, si nous ne pouvons espérer découvrir des faits dans le monde, comment pouvons-nous espérer a fortiori produire des normes morales qui sont soit justes soit injustes, c'est-à-dire exprimées par des propositions soit vraies soit fausses? Or le fait qu'une norme soit objectivement juste ou injuste sera précisément un fait, autrement dit ce sera un fait moral. J'ai traité cette question plus précisément dans mon article « La dichotomie des faits et des normes tient-elle encore la route? ».
(4) Cela dit, je suis sensible aux arguments de Singer sur le fait que la notion de personne pourrait aussi s'étendre à certains animaux intelligents. Reste que, même s'ils sont très intelligents, ces animaux ne font pas non plus société avec nous. Aucun contrat social ne nous lie à eux. Or je rappelle que la nuisance à autrui est réprimée en société car elle viole le contrat social.