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Vendredi 15 avril 2011 5 15 /04 /Avr /2011 22:06

 

 

Un de mes lecteurs et ami m'a récemment demandé si je me sentais plus utilitariste que rationaliste ou vice versa. Il voulait savoir en substance si je plaçais l'exercice de la rationalité avant le bonheur ou après, si j'étais prêt à sacrifier l'un à l'autre.

 

En fait, je répondrai que, selon moi, l'exercice de la rationalité constitue la forme suprême du bonheur qu'un être humain soit capable d'atteindre. Voici pourquoi.

 

Au début de son développement, la rationalité n'est qu'un instrument au service de notre bonheur. Elle nous permet seulement, dans cette première phase de son utilisation, de nous procurer plus aisément ce qui assure notre bonheur. C'est ce que j'ai appelé ailleurs et avec d'autres la rationalité instrumentale.

 

Mais la rationalité nous apparaît bientôt comme capable également de critiquer les buts que nous nous étions initialement fixés pour atteindre le bonheur. Elle nous suggère de remplacer certaines de ces fins, peu rationnelles, par d'autres qui le soient plus.

 

Vous pourriez mettre par exemple toute votre intelligence au service du crime si vous êtes un tueur en série à qui le crime procure une certaine jouissance. Mais, si votre rationalité dépasse le stade de la simple rationalité instrumentale, vous comprendrez bien vite que vous pouvez être aussi heureux tout en vous fixant des buts moins irrationnels.

 

Dans cette deuxième phase de son développement, la rationalité devient rationalité morale.

 

Or le problème est que rien dans l'exercice de la rationalité ne vous oblige à écouter les conseils qu'elle vous donne. Vous pourriez tout aussi bien rester sourds à ses commandements.

 

Souvenez-vous, dans Tintin, lorsque Milou doit prendre une décision, lui apparaissent, dans la bulle qui symbolise sa réflexion, deux aspects de sa personnalité, le gentil Milou qui lui ressemble mais porte des ailes blanches, une auréole et une grande robe bleue et le méchant Milou, semblable aussi au vrai Milou mais avec les caractéristiques d'un diablotin, notamment les cornes, la queue fourchue et le pelage rouge. Et Milou n'écoute pas toujours la voix de son ange-gardien mais parfois aussi celle du Milou diabolique.

 

Est-il rationnel d'être rationnel ? Eh bien non. Car prétendre qu'il est rationnel d'être rationnel, c'est commettre le sophisme qu'on appelle une pétition de principe : c'est présupposer ce qui n'est obtenu qu'à l'issue du choix d'être rationnel et non antérieurement à lui. Si je choisis d'être rationnel, je ne peux faire ce choix pour un motif rationnel puisque je ne serai rationnel qu'après ce choix et non avant.

 

Comme tout amour ou tout désir, le désir d'être rationnel n'est pas un désir rationnel, l'amour de la rationalité ne peut être un amour rationnel. Il n'y a probablement pas d'amour rationnel.

Essayez un peu de vous convaincre de tomber amoureux de quelqu'un.

 

C'est ici que la religion, au sens le plus large possible du mot, c'est-à-dire toute institution qui nous enseigne l'amour de la rationalité, reste un secours nécessaire pour l'homme rationnel. Car il ne peut désirer être bon, autrement dit moralement rationnel, pour des motifs rationnels.

 

Il est alors inévitable que la religion nous exhorte à être bons, i.e. moralement rationnels, par obéissance à une divinité par exemple puisqu'elle ne peut nous y inviter pour des motifs rationnels et nous venons de voir pourquoi.

 

C'est aussi probablement pourquoi Platon pensait que l'amour du bien passait par l'amour du beau puisque le désir du beau se passe de raisons. L'amour de la rationalité n'est alors que la seconde étape du développement de l'amour du beau : la reconnaissance que le bien est l'équivalent du beau dans le domaine moral, que le bien est désirable parce qu'il est la beauté morale même.

 

Or la contemplation de la beauté est une des sources majeures du bonheur en ce monde.

 

On voit donc qu'il n'y a aucune contradiction entre le bonheur et la rationalité à condition que chacun d'entre nous laisse s'épanouir en lui la rationalité.

 

Mais je sais d'avance l'objection que me ferait cet ami dont je vous parlais tantôt et qui se demandait si utilitarisme et rationalité étaient compatibles. Il douterait que j'obéisse à la rationalité morale au cas où elle me commanderait de sacrifier mon bonheur à celui des autres car il verrait quelque contradiction entre cette recherche de mon propre bonheur qui avait présidé à l'apparition de ma rationalité - instrumentale - et l'exercice de ma rationalité - morale - .

 

Évidemment il n'est pas du tout sûr que l'individu Fabrice Descamps ait très envie d'aller jusqu'au bout de la logique que lui dicterait sa rationalité morale. Mais, s'il est vraiment rationnel et cohérent avec ce qu'il affirme ici, c'est pourtant exactement ce qu'il devrait faire : accepter, le cas échéant, de sacrifier son bonheur à celui des autres car il n'y a aucune raison - rationnelle - de préférer le bonheur d'un seul à celui d'une multitude.

 

Je rejoins donc ici Kant quand il soulignait l'autonomie de la rationalité. La rationalité, qui était au départ au service de l'individu, fait de l'individu qui la laisse croître en lui un être si rationnel qu'il se met à son tour au service de la rationalité. L'individu vraiment rationnel est prêt à sacrifier son ego à la rationalité.

 

Il suffit alors qu'il découvre en plus l'inanité du moi, comme Hume le fit, pour se voir éminemment conforté dans cet effort rationnel.

 

Évidemment, je me sépare de Kant en ce que je maintiens que même lorsqu'il n'obéit plus qu'à la raison, le point de mire de l'homme rationnel reste quand même le bonheur. Mais il s'agit alors du bonheur du plus grand nombre possible d'êtres sensibles, autrement dit du but de l'utilitarisme.

 

Or, comme le bonheur que je souhaite aux autres ne peut être qu'un bonheur accompagné de l'exercice le plus complet possible de leur propre rationalité, il s'agira en outre d'un bonheur objectif, c'est-à-dire d'un bonheur inséparable du développement le plus grand possible de notre rationalité commune. Or qu'est-ce que la liberté sinon l'arrangement social qui favorise le plus l'éclosion de cette rationalité ? Tout individu rationnel voudra en conséquence vivre dans la société la plus libre possible. C'est également pourquoi les gens rationnels - et ils sont légions - émigrent volontiers de pays opprimés vers des pays libres.

 

Si, donc, je recherche le bonheur du plus grand nombre possible d'être sensibles et si ce bonheur équivaut au développement le plus large de nos libertés, l'utilitarisme que je défends sera alors un utilitarisme objectif.

 

Et la boucle est bouclée.

 

Par Fabrice Descamps
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