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Un de mes lecteurs a utilisé récemment l'argument ontologique pour justifier l'existence d'un Dieu personnel. La démarche est originale car aucun des penseurs qui a formulé ou reformulé cet argument, ni Anselme de Cantorbéry, ni Descartes ni Spinoza, n'en a jamais tiré la conclusion que Dieu était une personne.
Je vais donc dans un premier temps réexaminer l'argument ontologique et voir ensuite s'il fonde la croyance en un Dieu personnel.
Contrairement à beaucoup de logiciens, je pense que l'argument ontologique est imparable, mais contrairement à la quasi totalité des théologiens, je crois également qu'il ne prouve pas du tout l'existence de Dieu, au sens où le christianisme traditionnel entend ce concept, mais bien plutôt celle de l'univers.
Voici comment Anselme de Cantorbéry le présente :
1. Dieu est tel que rien de plus grand ne peut être conçu.
2. Or même un athée peut concevoir quelque objet tel qu'il n'existe pas d'objet plus grand.
3. Donc Dieu existe nécessairement.
Comme vous pouvez vous en apercevoir en relisant la formulation même d'Anselme, elle signifie en fait que l'univers est Dieu lui-même. C'est-à-dire qu'elle anticipe celle de Spinoza. Elle définit en fait un panthéisme et non le Dieu personnel du christianisme traditionnel.
Notons en passant que, même si je suis solipsiste, ce raisonnement reste valable. Mais dans ce cas, Dieu, c'est moi. Car je suis alors ce qu'il y a de plus grand dans l'univers puisque je suis l'univers (1). Cependant, le solipsisme me semble peu défendable, comme on verra plus bas.
Voici maintenant comment Descartes et Spinoza présentent le même argument :
1. Dieu est tel que rien de plus parfait ne peut être conçu.
2. Même un athée peut concevoir quelque objet tel qu'il n'existe pas d'objet plus parfait.
3. Or un objet n'est pas parfait s'il n'existe pas.
4. Donc Dieu existe nécessairement.
La clé de compréhension de cette seconde version de l'argument ontologique se trouve bien évidemment dans celle du concept de perfection.
Ainsi la perfection morale et intellectuelle n'a-t-elle de sens que dans une société humaine. Elle ne s'applique pas en revanche à l'état de nature car l'état de nature ne relève pas des régulations morales qui maintiennent la cohésion des sociétés humaines ni ne connaît les débats intellectuels qui les agitent. Il serait donc faux de prêter quelque imperfection morale ou intellectuelle que ce fût aux sociétés animales. Les sociétés animales ne reposent pas sur un contrat social implicite mais sont rassemblées par l'instinct. Dans le monde animal, la mesure de la perfection est donc la survie. Une espèce parfaite est une espèce qui survit dans un milieu auquel elle est parfaitement adaptée. Un individu parfait est un animal qui survit à ses prédateurs. Un être parfait est un être qui survit à tout.
Autrement dit, si Dieu est un concept pertinent, la perfection qu'il révèlera dans l'état de nature n'aura aucune dimension morale ni intellectuelle. Dieu s'y montrera parfait autant seulement qu'il sera impérissable. Or quel est cet être parfait et impérissable qui survit à tous les changements de son environnement? C'est l'univers matériel lui-même. Il est le seul "être parfait". Et il existe nécessairement en effet. Il est le Deus sive natura de Spinoza.
A l'intérieur des sociétés humaines, en revanche, la notion de perfection morale et intellectuelle retrouvera toute sa pertinence. Il y a des sociétés humaines plus parfaites que d'autres d'un point de vue moral et intellectuel et il suffit de trouver un seul critère objectif de comparaison, comme par exemple le PIB par habitant en parité de pouvoir d'achat, l'espérance de vie ou le niveau moyen d'éducation, pour s'en rendre tout de suite compte.
La seconde version de l'argument ontologique, loin d'être une preuve de l'existence d'un Dieu personnel, est simplement une tautologie : l'univers existe puisque nous existons et que nous sommes cet univers et il est parfait puisqu'en tant qu'univers, il contient tout et donc rien ne lui manque pour exister.
Enfin, je pense que la seule différence entre la formulation d'Anselme et celle de Descartes et Spinoza consiste en ceci que la seconde rejette plus clairement le solipsisme que la première. Je dirai même que, loin d'être une preuve de l'existence d'un Dieu personnel, elle est seulement une excellente démonstration indirecte du caractère intenable du solipsisme. Car le solipsisme est la matrice du relativisme et de l'anti-réalisme puisqu'il pose qu'il n'y a pas de faits en dehors de mon esprit, ce qui est la négation même du concept de fait. Or le solipsisme est incompatible avec le concept de perfection puisque, selon le solipsisme, je suis Dieu, je suis une personne et j'ignore pourtant ma nature. Or un Dieu personnel parfait tel que nous le dépeint la Bible connaîtrait la sienne.
Notons donc pour finir que, si vous étiez Dieu, alors vous disposeriez de tout pouvoir. Peter Parker dispose de pouvoirs extraordinaires et il est moralement bon. C'est pourquoi il décide, fort logiquement, de devenir Spider-Man et de combattre le mal. Pareillement, disposant de pouvoirs encore plus extraordinaires que Peter Parker et étant aussi bon que lui, vous aussi décideriez a fortiori de combattre le mal et de devenir Superman. Or Superman n'existe pas. Donc Dieu n'est vraiment pas une personne et il se fiche complètement de ce qui nous arrive.
Un tel Dieu mérite-t-il qu'on lui voue un culte? (2)
(1) Comme je nie par ailleurs l'existence réelle de la notion de personne, le cogito cartésien ne démontre pas que j'existe, mais que l'univers existe : il pense, donc il est. Le solipsisme n'est décidément pas un adversaire sérieux du réalisme.
(2) La réponse est "oui" à condition de bien savoir pourquoi on le lui vouerait. Ce sera l'objet d'un autre article.
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