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Une tribune signée Ayaan Hirsi Ali dans le journal Le Monde daté d'aujourd'hui tombe à point nommé pour me permettre de préciser un certain nombre des idées que j'ai exprimées ailleurs, notamment dans le précédent article de mon blog, mais de façon désordonnée.
Dans cette tribune, Mme Hirsi Ali prend fermement fait et cause pour Huntington contre Fukuyama. Elle affirme ainsi que, contre toute tentation d'espérer quelque fin de l'histoire telle qu'on peut la lire chez Fukuyama, il y aurait bel et bien un conflit permanent et durable entre des blocs civilisationnels, le fameux clash of civilizations pronostiqué par Huntington. Et Mme Hirsi Ali de nous sommer de prendre parti entre une naïve utopie et la dure realpolitik d'un monde multipolaire et de défendre notre civilisation occidentale contre les modèles liberticides concurrents.
Malgré toute l'admiration que j'ai pour le combat (libéral!) d'Ayaan Hirsi Ali, je crois non seulement l'alternative qu'elle pose totalement fausse, mais la manière même qu'elle a de défendre l'Occident vraiment incohérente et donc contre-productive.
Admettons par exemple que je ne sois ni Occidental ni Arabo-musulman, pour prendre un exemple paradigmatique des conflits civilisationnels tels que les entendent Huntington et Hirsi Ali. Admettons maintenant que, pour des raisons que nous n'éluciderons pas car elles n'ont aucun intérêt dans notre démonstration, on me demande de prendre parti soit pour l'Occident soit pour le monde arabo-musulman. Comment pourrais-je faire un tel choix en l'absence de tout critère pour les départager?
Or c'est très exactement ce qu'Ayaan Hirsi Ali exige. A aucun moment de son raisonnement elle ne nous donne une seule bonne raison de choisir l'un plutôt que l'autre. Alors pourquoi choisirions-nous l'Occident contre le reste du monde? On pourrait répliquer "parce que nous sommes Occidentaux justement". Mais alors, dans ce cas, Ben Laden a eu raison de détruire les twin towers car lui aussi a pris parti "parce qu'il est Arabo-musulman justement". Donc il a eu raison de le faire et nous, nous avons raison de vouloir l'empêcher de le faire et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes huntingtoniens. Soit, mais moi, suis-je vraiment Occidental? Je suis certes protestant, Gascon, Français, donc Occidental au sens géographique, historique et religieux du terme, mais suis-je moralement tenu de me sentir solidaires des Occidentaux ou seulement des protestants gascons ou ni des uns ni des autres? Faute que Mme Hirsi Ali me dise pourquoi je devrais l'éprouver, on me permettra donc de ne pas me sentir du tout obligé par ce sentiment de solidarité qu'on voudrait m'imposer à mon corps défendant. Sauf le respect que je dois à Mme Hirsi Ali, son raisonnement est très faible.
On voit donc que, quand bien même la notion d'aire civilisationnelle serait pertinente, rien dans le raisonnement d'Ayaan Hirsi Ali ne nous donnerait une seule bonne raison de nous battre au côté de telle ou telle de ces aires ni de nous battre contre toutes les autres.
Au risque de paraître très provocateur ou très paradoxal, je vais donc donner maintenant à Mme Ali une bonne raison de se battre pour notre civilisation : l'Occident est supérieur au monde arabo-musulman.
Mais pour tenir ce raisonnement, je vais d'abord devoir remettre en cause la notion même d'aire civilisationnelle, ce qui est en effet paradoxal car comment se battre pour une entité historique dont on nie l'existence?
En fait, je ne sais pas du tout s'il y a vraiment des aires civilisationnelles ou non dans le monde mais on va voir que cela n'a aucune importance. Notons tout de même que, comme j'ai du mal à voir où commence et où finit ma propre aire civilisationnelle, j'ai donc tout autant de mal à en percevoir l'intérêt et la nature. Comme je le soulignais plus haut, s'étend-elle aux seuls protestants gascons, auquel cas c'est une toute petite aire, se borne-t-elle aux seuls protestants, et alors elle m'associe aux Coréens du Sud mais pas aux catholiques français ? Bref elle est ou trop grande ou trop petite ou bizarrement foutue car elle m'éloigne de Paris mais me rapproche de Seoul.
Qu'est-ce donc qui fonde alors la supériorité de l'Occident par rapport au monde arabo-musulman? Eh bien c'est l'Etat de droit, tout simplement. Et les Coréens du Sud sont dans ce cas bel et bien des "Occidentaux" car ils vivent dans un État de droit. L'appellation d' "occidental" est donc trompeuse car elle renvoie à l'endroit où est né l'Etat de droit (et comment nier qu'il est effectivement né en Occident?) alors que la diffusion de l'Etat de droit est désormais mondiale. Comme la démocratie est née en Grèce, on aurait pu tout aussi bien affirmer que les Coréens du Sud sont des "Grecs" alors que les Coréens du Nord n'en sont pas, mais cette manière de dire prêterait évidemment à rire quoiqu'elle soit aussi peu rigoureuse que celle qui autorise Mme Hirsi Ali à parler d'"Occidentaux" dans sa tribune alors qu'elle entend en fait parler des "habitants de pays où règne l'Etat de droit " (mais c'est un peu long, je l'accorde).
Une question qui reste pendante est donc de savoir si l'Etat de droit est supérieur aux autres modes d'organisation de l'Etat. Alors je pourrais répondre aux sceptiques qui font semblant de douter de cela qu'ils n'hésiteraient pas une milliseconde s'ils devaient choisir de passer le reste de leur vie soit en Corée du Nord soit en Corée du Sud. Je ne prends donc pas ce genre de scepticisme réellement au sérieux. Je pourrais rajouter de même que l'immense majorité des gens qui émigrent dans le monde le font de pays qui respectent moins l'Etat de droit vers d'autres qui le respectent plus, en conséquence de quoi on pourrait tout aussi bien dire que les gens qui sont privés du droit de vote avec leurs mains votent avec leurs pieds. Mais ces dernières affirmations n'emporteraient pas complètement l'adhésion d'un homme rationnel car certes les soi-disant sceptiques ne montrent aucun scepticisme dans leurs choix réels, certes les immigrés vont de moins de liberté vers plus de liberté, mais les uns et les autres pourraient aussi avoir tort de faire ce qu'ils font car le nombre de ceux qui choisissent une option n'est pas un argument suffisant pour prouver la rationalité de cette option.
Je vais donc maintenant montrer qu'il est plus rationnel de vivre dans un État de droit que dans une dictature. Si je suis rationnel, alors je sais que pour être rationnel, j'ai besoin non seulement de mes semblables pour m'aider dans cette tâche en critiquant utilement mes opinions, mais aussi d'institutions politiques, sociales et morales qui nous permettent d'exercer ensemble notre rationalité. J'ai besoin de la démocratie qui permet le dialogue rationnel de points de vue opposés, j'ai besoin de garanties constitutionnelles qui permettent la liberté d'expression de points de vue opposés, j'ai besoin enfin de l'économie de marché car, si les revenus de tous dépendent de l'Etat, autrement dit si tous sont fonctionnaires, nous courons tous le risque que l'Etat puisse menacer ceux qui défendent des point de vue contraires aux opinions des dirigeants dudit État de perdre leur revenu en perdant leur emploi. Contrairement à ce que prétend hélas une partie de la gauche, l'économie de marché est donc une condition sine qua non de la naissance de l'Etat de droit et de l'exercice de la rationalité. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'on n'observe nulle part dans le monde d'État de droit sans économie de marché (alors qu'on constate, hélas encore, l'existence d'économies de marché sans État de droit). C'est aussi pourquoi j'ai frémi l'autre jour quand le numéro deux des Verts, Jean-Vincent Placé, a clamé du haut de la tribune de leur université d'été qu'ils étaient un parti anticapitaliste. De deux choses l'une, ou M. Placé ne réfléchit pas ou il est démagogue et irresponsable. Comme je sais qu'il est bigrement intelligent pour l'avoir rencontré personnellement, je vous laisse deviner ma réponse.
Bref, si je suis rationnel, alors je dois soutenir l'Etat de droit car je dois soutenir le régime politique le plus rationnel qui soit. Or, comme l'Etat de droit est né en Occident, je me dois pour les mêmes raisons de défendre tout pays "occidental", c'est-à-dire tout pays qui présente un État de droit. Donc l'"Occident" n'est pas supérieur au monde arabo-musulman parce qu'il est occidental (sans guillemets) mais parce que le monde arabo-musulman est cruellement dépourvu d'États de droit. Le jour où tous les pays du monde arabo-musulman seront des États de droit, alors le monde arabo-musulman fera partie de l' "Occident" (avec guillemets). La tribune d'Ayaan Hirsi Ali est donc totalement contre-productive a) parce qu'elle ne définit jamais ce qu'est l'Occident, b) parce qu'elle justifie au contraire le combat de Ben Laden en justifiant le choc des civilisations.
Inversement, le jour où les pays arabo-musulmans seront tous devenus des États de droit, il n'y aura comme par miracle plus du tout de choc des civilisations.
Est-ce alors à dire que, parce que Huntington a tort, Fukuyama aurait raison? Ce jour arrivera-t-il où tous les pays du monde seront des États de droit? Des trompettes sonneront-elles ce jour-là la fin de l'histoire?
J'en doute car il n'est pas du tout exclu que le monde régresse. La théorie que je viens d'esquisser indique en effet un sens de l'histoire, elle fixe bien une fin de l'histoire, mais elle ne dit pas du tout quand ni si cette fin va jamais arriver. On pourrait très bien imaginer par exemple qu'à partir d'un certain moment le nombre d'État de droit se remette à diminuer dans le monde. Pourquoi pas? Rien ne nous dit après tout que l'Etat de droit soit un phénomène irréversible. Pour l'instant, le nombre de démocraties augmente dans le monde. Donc nous pouvons en conclure que l'histoire va dans le bon sens pour l'instant. Si leur rythme d'apparition dans le monde accélérait, nous pourrions même être fondés à dire que l'histoire va de plus en plus vite dans le bon sens. Mais c'est tout et ça n'est déjà pas si mal. Le progrès existe, l'histoire progresse quand elle va dans le bon sens. Mais la régression existe aussi, l'histoire régresse quand elle va dans le mauvais sens.
A ceux qui douteraient que l'histoire aille jamais dans le mauvais sens, je ferai simplement remarquer que, du point de vue que je défends ici, l'histoire a quand même régressé pendant très exactement 2010 ans. En effet, entre 322 avant JC., date de l'abolition définitive de la démocratie athénienne, et 1688, année de la Glorious Revolution anglaise, l'Etat de droit n'a connu presqu'aucun progrès significatif. On voit que l'histoire non seulement peut se répéter ou balbutier, mais qu'elle peut même parler longtemps en verlan.
Nous ne pouvons donc plus être aussi naïfs et optimistes qu'au Siècle des Lumières où l'on pensait le progrès irréversible. Mais nous n'avons pas non plus à nous complaire dans le pessimisme et la morosité ambiants qui voudraient que le progrès fût une illusion et la science un leurre. Nous ne sommes pas obligés de nous laisser convaincre par les fausses évidences que colporte une certaine écologie politique. Car si nous régressions vraiment, nous aurions des moyens objectifs de nous en rendre compte, comme la baisse du nombre de démocraties dans le monde ou la diminution soudaine de notre espérance de vie. Or nous n'observons rien de tel et nous devrions savourer à sa juste valeur la chance que nous avons de vivre dans des États de droits où les progrès sont patents. Comme des enfants gâtés, nous ne mesurons pas le bonheur (objectif) que nous procure le fait de vivre en Occident au début du XXIe siècle. Ce bonheur n'est pas, ni n'a jamais été ni ne sera jamais donné à tous. Pour cela, oui, et seulement pour cela, l'Occident mérite qu'on le défende.
Il y a des inventions matérielles comme il y a des inventions de l'esprit. En général, les inventions matérielles se transmettent petit à petit, depuis leur foyer et par taches d'huile, à l'ensemble du monde. Exactement de la même façon, les inventions de l'esprit se transmettent depuis leur foyer et petit à petit à l'ensemble du monde. L'État de droit est une invention de l'Occident dont on pourrait attendre qu'elle se transmette un jour à l'ensemble du monde. Nous ne pourrons jamais être sûrs que tel sera le cas mais on peut quand même raisonnablement l'espérer. L'État de droit reste une invention promise à un bel avenir... comme la brosse à dent!
Maintenant cela ne nous dispense pas, et bien au contraire, d'exercer notre lucidité et notre vigilance. Je suis par exemple très inquiet présentement pour mon pays, la France, même si je reste raisonnablement optimiste pour le reste de ma planète. Les dirigeants politiques français sont, droite et gauche confondue, d'une médiocrité alarmante. Cela n'est pas nouveau dans l'histoire du pays, me direz-vous et c'est tout à fait exact car nous avons connu d'autres périodes de grande indigence du personnel politique, comme la fin de la IVe République par exemple. Le problème est qu'à la fin de la IVe République, cette décadence de nos institutions politiques ne s'accompagnait pas d'autres signes patents d'une régression. Or c'est le cas aujourd'hui. La France est ainsi devenue pour la première fois de son histoire un pays d'émigration : en ce moment même, un nombre très alarmant de jeunes Français, qu'ils soient des diplômés productifs mais mal reconnus par un pays vieillissant ou des non-diplômés astucieux mais victimes de discriminations inacceptables, quitte le pays alors qu'ils devraient être notre richesse et notre avenir. La France a de même de plus en plus de mal à s'exporter, comme le confirment les chiffres de notre balance extérieure, mais aussi la baisse très significative du nombre de traductions de romans français en anglais; or, comme je le disais plus haut, les inventions de l'esprit sont des produits appelés à être diffusés de la même façon que les inventions matérielles, cette baisse de la diffusion de la littérature française dans le monde est donc tout sauf anodine. Je ne pense donc pas que le monde régresse, mais la France si et mon constat n'est pas le fruit d'une noire imagination. La France aurait des moyens objectifs de se rendre compte qu'elle ne prend pas le bon chemin.
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