Dimanche 22 août 2010 7 22 /08 /Août /2010 11:52

 

 

Je dois à la plus élémentaire des honnêtetés intellectuelles l'aveu qu'étant favorable à la chute de Saddam Hussein, j'ai aussi soutenu un temps l'invasion américaine de l'Irak.

 

Cette invasion fut une grave erreur, mais pas du tout pour les raisons que les pacifistes européens ont habituellement avancées. Car la plupart d'entre eux n'avaient strictement aucune proposition alternative pour nous débarrasser de ce véritable monstre qu'était Saddam Hussein, en conséquence de quoi je continue de considérer l'immense majorité des pacifistes comme des gens peu sérieux dont on peut ignorer les arguments. Les uns ne sont mus que par le plus triste des anti-américanismes : pourquoi ne les a-t-on jamais vu manifester aussi vaillamment et massivement contre ce que la Russie a fait depuis en Tchétchénie? Les autres sont encore moins crédibles que les premiers tant qu'ils ne nous indiquent pas clairement ce qu'ils auraient fait par exemple pour débarrasser le monde des totalitarismes.

 

L'échec grave qu'est selon moi l'opération américaine en Irak m'a donc obligé à réviser certains des arguments auxquels j'avais songé à l'époque pour la justifier. Le conséquentialisme en particulier est partiellement inopérant dans un tel cas. Le conséquentialisme stipule en effet que la valeur d'une action se mesure à ses conséquences bonnes ou néfastes. Or, en envahissant l'Irak, les Américains ont visiblement surestimé les conséquences bonnes qui en sortiraient et sous-estimé les néfastes. Ils sont donc intervenus sur la base d'une très mauvaise estimation des conséquences néfastes qu'aurait une telle opération. Force serait alors de reconnaître, si l'on suit le conséquentialisme, qu'ils n'auraient jamais dû intervenir en Irak.

 

C'est peut-être vrai quoique nous ne disposions pas non plus, pour faire la comparaison, d'une évaluation fiable de la situation de l'Irak au cas où ils ne seraient pas intervenus : si ça se trouve, elle aurait été encore pire. Saddam Hussein aurait très bien pu par exemple reconstituer petit à petit son stock d'armes chimiques et bactériologiques et attaquer l'Arabie Saoudite en décembre 2008 (juste après la crise des subprimes!), situation dont l'évocation me fait frémir, mais laisse visiblement de marbre les pacifistes occidentaux (il faut croire qu'ils ne roulent pas à l'essence!). Le conséquentialisme que je défends aurait certes dû inviter les Américains à la plus grande prudence dans leurs évaluations des dangers du moment, autrement dit il aurait fallu qu'ils prissent (1) beaucoup plus de temps pour réfléchir aux conséquences de cette invasion et collecter plus d'informations avant de lancer l'offensive. Mais, comme de demain nul n'est certain par définition, les hommes politiques sont obligés de prendre des décisions dans des conditions d'incertitude et d'asymétrie d'information qui seront toujours inévitables, quoiqu'en aient les pacifistes.

 

Cela étant dit, on peut alors se demander si les Américains, outre une meilleure évaluation des conséquences de l'invasion, n'auraient pas dû se poser quelques questions sur les raisons et principes mêmes qu'ils invoquèrent pour la justifier. C'est là qu'intervient la notion fort ancienne de jus ad bellum, le droit de déclencher la guerre, un concept créé par Thomas d'Aquin pour circonscrire la notion de guerre juste dès le Moyen-Âge. Thomas a listé toutes les conditions qui devaient être réunies pour qu'une guerre fût juste et justifiée. C'est peu dire que les Américains n'ont pas relu Thomas d'Aquin avant de décider de l'invasion de l'Irak.

 

Je ne discuterai pas en détail les idées du Docteur angélique, mais je me contenterai d'esquisser les contours de ma propre conception du jus ad bellum, en quoi l'on verra qu'elle renforce de façon inattendue mon conséquentialisme.

 

Le monde d'après la chute du Mur de Berlin était tellement euphorique (rappelez-vous Francis Fukuyama et ses développements sur la fin de l'histoire), qu'on a cru, et les Américains les premiers, pouvoir gendarmer le monde sans plus avoir à se soucier de l'équilibre des puissances nucléaires, comme à l'époque de la guerre froide. Nous fîmes preuve alors d'une belle naïveté car nous avions oublié que, si les Soviétiques disparaissaient, les Russes eux héritaient de leur arsenal nucléaire et de leur empire croulant, les Chinois pouvaient continuer de faire n'importe quoi au Tibet sans nous en demander la permission puisqu'ils avaient la Bombe, les Pakistanais étaient largement aussi dangereux que les Nord-Coréens et tout aussi capables qu'eux de nous soumettre à un subtil chantage nucléaire ("Si tu finances mon armée, chien d'Occidental, j'arrête pendant six mois mes essais qui menacent mon voisin", Kim Jong-Il ou Pervez Musharraf? Je les confonds encore dans mon souvenir), les Américains enfin étaient tout aussi capables qu'au Vietnam de s'embourber en Somalie, en Irak ou en Afghanistan et de laisser tomber les Tutsis ou le Darfour parce qu'on ne peut pas être partout à la fois.

 

Et nous nous réveillons aujourd'hui avec la gueule de bois mais bien conscients que le droit d'ingérence, naguère cher à Bernard Kouchner (tiens, il n'en parle plus depuis qu'il est ministre des affaires étrangères, celui-là), n'est pas une doctrine de politique étrangère soutenable dans un monde multi-polaire. Il nous faut, de toute urgence, en trouver une autre.

 

Il nous faut revenir à plus de réalisme (pas autant qu'à l'époque de Kissinger parce que là, c'était carrément du cynisme : "Pinochet is a bastard, but he's our bastard") et nous dire que nous n'avons aucun intérêt à rester dans des bourbiers comme l'Afghanistan où nous n'avons que des coups à prendre. D'un autre côté, il est moralement insupportable que des populations entières, comme au Darfour, soient à la merci de foux furieux prêts à les exterminer.

 

Je propose donc de limiter le jus ad bellum à seulement deux cas.

 

D'abord celui où la sécurité et l'intégrité territoriale d'un pays sont directement menacées par un autre.

 

Ensuite celui lié à des risques génocidaires sérieux et constatés et, dans ce cas-là, je propose une politique de containment consistant à faciliter l'exil politique des populations menacées vers l'Occident et à créer des enclaves indépendantes des gouvernements centraux génocidaires en armant des résistants locaux puis en bombardant les forces génocidaires avec des avions de l'OTAN en appui tactique aux troupes rebelles au sol.

 

J'ajouterai un troisième principe qui pose non un jus ad bellum mais, tout au contraire, une invitation à ne pas la faire : il est en général contre-productif de soutenir, au nom d'un réalisme classique à la Kissinger,  des dictatures pour contenir d'autres dictatures. On l'a vu à Cuba, au Vietnam et au Cambodge : notre soutien à des dictatures anti-communistes n'a pas empêché ces pays de tomber dans l'escarcelle communiste. Le seul contre-exemple qui me soit connu est celui du Chili. L'enseignement principal de ce qui s'est passé en 1989 est que nous aurions dû avoir assez confiance dans nos valeurs démocratiques pour nous dire que, sur la longue durée, elles finiraient par triompher du totalitarisme marxiste. Le principe que je pose ici est donc assez différent du containment classique.

C'est ce que nous devrions nous dire aussi à propos des régimes islamistes : nous aurions dû laisser le processus démocratique algérien aller jusqu'au bout et porter le FIS au pouvoir. Au bout de quelques décennies, peut-être moins, ce pays aurait fini par se débarrasser d'islamistes décrédibilisés de la même façon que les Européens de l'Est se débarrassèrent du joug communiste. Pareillement, il faut laisser les Talibans revenir au pouvoir en Afghanistan si nécessaire puis permettre à la résistance de s'organiser pour les chasser un jour de Kaboul. Aider Karzaï est aussi inutile qu'il l'était d'aider hier Diem à combattre le Nord-Vietnam. Armer une résistance locale est amplement suffisant.

Je pense de même que le parti communiste chinois finira tôt ou tard par épuiser ses charmes. 

Etre vraiment réaliste signifie aussi parfois apprendre à ne pas soutenir des canards boîteux au nom d'un réalisme court-termiste.

 

Les Américains avaient parfaitement le droit, par exemple, d'envahir l'Afghanistan et de liquider les Talibans après le 11 septembre, mais, selon ma conception du jus ad bellum, une fois les Talibans décimés, les Américains auraient immédiatement dû renvoyer les boys aux États-Unis, quitte à prendre le risque que les Talibans reviennent un jour. Prévenus par leur expérience, ces derniers y auraient réfléchi à deux fois avant d'abriter à nouveau les bases d'Al Qaïda qui avaient causé une première fois la chute de leur régime. Au lieu de quoi, les Américains, en restant à Kaboul, sont en train de transformer ces mêmes Talibans en une résistance légitime contre les chiens d'infidèles.

 

Ils n'auraient de même jamais dû intervenir en Irak, mais maintenir la no fly zone dans le Nord pour protéger les Kurdes et en créer une autre dans le Sud pour protéger les chiites irakiens de Bassorah (en se moquant de savoir ce qu'en pensaient les Saoudiens malgré les risques sérieux que l'Iran contrôle à terme une enclave chiite; tout bien considéré, qu'est-ce qui aurait été le mieux, que les Iraniens contrôlent seulement Bassorah ou qu'ils contrôlent aussi Bagdad comme aujourd'hui?). Quant au maintien de l'embargo contre Saddam, j'ai encore aujourd'hui des doutes sur son efficacité réelle et préfère donc ne pas me prononcer en l'absence d'un argumentaire approfondi pour ou contre la mesure.

 

Ma doctrine justifiait également l'intervention américaine au Kosovo dans des conditions très proches de celles qui ont prévalu, en conséquence de quoi je maintiens que cette intervention était juste et nécessaire.

 

Au Darfour, ma doctrine justifierait qu'on facilitât l'exil des Darfouris vers l'Europe et les États-Unis, qu'on armât les rebelles locaux et qu'on bombardât Khartoum s'il envoyait des troupes dans l'Ouest du Soudan (1). 

 

Je suis parfaitement conscient que ma doctrine pourrait inciter des dictateurs sanguinaires à lancer des politiques de purification ethnique dans certaines parties de leurs pays afin ainsi d'en vider les populations locales parties en exil puis d'en redistribuer les terres à une ethnie dominante par exemple. Mais que voulons-nous, sauver des pays ou sauver des gens? Quel est l'intérêt pour des autochtones de continuer à vivre dans des États qui veulent les exterminer alors que l'Occident serait prêt à les accueillir et les faire citoyens de pays libres?

 

C'est pourquoi il me paraît nécessaire de maintenir en permanence la menace que l'établissement d'enclaves rebelles avec no fly zone puisse mettre en péril l'intégrité territoriale d'un État et son unité, comme le montre l'exemple d'une indépendance autoproclamée du Kosovo qui a ramené les Serbes à des sentiments moins génocidaires et plus raisonnables. Je pense de même que la menace d'une partition de l'Afghanistan en armant les Tadjiks et les Ouzbeks du Nord contre les Talibans pashtouns du Sud serait beaucoup plus efficace que le soutien à l'incompétent et corrompu Hamid Karzaï au cas où les Talibans, à Dieu ne plaise, finiraient par gagner cette guerre (ils sont bien partis pour, hélas).

 

L'idée de nation building, que défendait encore récemment Fukuyama (qui décidément rêve debout), me paraît en revanche tout à fait utopique, que ce soit en Afghanistan ou en Irak, au nom même du troisième principe de ma doctrine.

 

Notons enfin que, vis-à-vis de puissances nucléaires comme la Chine, la Russie et bientôt l'Iran (que nous ne pourrons pas empêcher de rentrer dans le club nucléaire car, si j'étais Iranien, je ne soutiendrais certes pas la théocratie des mollahs mais considérerais néanmoins le nucléaire comme le seul moyen de protéger mon pays de voisins encombrants tel l'Irak; que ceux qui n'ont pas perdu un fils pendant la guerre Iran-Irak osent jeter la pierre aux Iraniens), la seule solution raisonnable sera d'accueillir les populations martyres, Tchétchènes, Tibétains ou Kurdes, dans des pays démocratiques car la purification ethnique sera inévitable à l'abri du parapluie nucléaire (2). On ne saura donc jamais assez gré à la démocratie indienne d'avoir accueilli sur son territoire la diaspora tibétaine.

 

Une telle politique est certes un peu plus cynique et réaliste que l'ingérable droit d'ingérence, mais moins dangereuse que la détestable preemptive war qui justifierait n'importe quelle guerre arbitraire (3). Ma doctrine invite par exemple à sous-traiter la guerre à des partisans (mais soulignons que c'est parfois un pis-aller puisqu'on se rappellera ici avec profit que sous-traiter la guerre contre les Soviétiques aux moujahidins afghans ne fut pas une réussite totale, c'est le moins qu'on puisse dire; cela dit, c'était ça ou s'enfoncer comme au Vietnam, ce que confirme la situation actuelle de l'Afghanistan). Mais elle aurait le mérite de donner, sur le long terme, de meilleurs résultats que la preemptive war et que le droit d'ingérence.

 

Où l'on voit que le conséquentialisme s'invite de nouveau dans notre débat puisque tel était notre but initial, à savoir qu'une nouvelle doctrine de politique étrangère soit jugée à ses conséquences et pas seulement à ses principes (dont la moralité serait, en l'occurrence, contestable sur certains points). Or j'ai la faiblesse de croire que la doctrine que je propose ici aurait des conséquences plus souhaitables et donnerait des résultats meilleurs que la politique menée actuellement par Barack Obama et les Occidentaux dans le monde.

 

Toutes les considérations qui précèdent confirment, une fois encore de manière éclatante, les intuitions de l'utilitarisme. En effet, dans les situations d'insuffisance ou d'asymétrie d'information, tous les utilitaristes proposent de remplacer l'utilitarisme strict par un rule utilitarianism, un utilitarisme de la règle. Dans ce cas, l'utilitarisme induit qu'on ne peut comparer deux situations dont l'une n'est jamais arrivée ou n'arrivera jamais, mais qu'on peut comparer en revanche deux règles dont l'une donne généralement (mais pas forcément toujours) de meilleurs résultats que l'autre. C'est tout à fait mon propos quand je prône le remplacement de la preemptive war de l'ère Bush par une nouvelle doctrine du jus ad bellum. Je prône un changement de paradigme dans nos politiques étrangères.

 

Je change les axiomes de notre politique, ses principes, et je regarde quelles conséquences (quels théorèmes, quelles maximes inspirant nos actions ou quelles tactiques dans tel ou tel théâtre d'opération), bonnes ou mauvaises, en découlent en moyenne. Si les conséquences qui en découlent en moyenne sont meilleures que celles des axiomes concurrents (droit d'ingérence, preemptive war ou réalisme cynique à la Kissinger), je garde la nouvelle doctrine. C'est cela, l'utilitarisme de la règle, et les enseignements que nous pouvons en tirer ne sont pas valables seulement dans le domaine de la doctrine diplomatique, mais aussi en sciences (4). C'est donc un résultat très général (5). 

 

Maintenant, pour répondre à une question qui m'a été posée, je ne sais pas si je suis hawkish comme dit l'anglais, autrement dit un faucon (6), mais je sais que je ne suis pas une colombe (dovish).

 

(1) Je suis aussi, et vous l'aurez compris, pour la réhabilitation de l'imparfait du subjonctif, un temps injustement méconnu de nos jours dans les ambassades de France. Mais ça ne fait pas partie de ma doctrine diplomatique.

(2) C'est aussi la raison pour laquelle il nous fut impossible d'empêcher les nettoyages ethniques perpétrés contre les Allemands en Prusse orientale, en Silésie et dans les Sudètes après 1945.

(3) Je crois que même Hitler aurait pu évoquer la preemptive war pour envahir Dantzig.

(4) Comme le démontre le trilemme de Münchhausen.

(5) Ici encore, j'ai la même position que les démocrates libertariens du Democratic Freedom Caucus (et que le le philosophe Michaël Walzer, soit dit en passant). Je ne prétends pas à l'originalité mais seulement à la rigueur de ma justification.

(6) Ou un vrai.

Par Fabrice Descamps
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