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Dans un article récent, traduit en français dans l'excellente revue Books de ce mois-ci, le Prix Nobel de littérature 2010, Mario Vargas Llosa, rappelait à quel point la notion de "culture", au singulier, avait été dévoyée ces dernières décennies au nom du respect un peu naïf de toutes "les cultures", au pluriel .
Un petit détour par l'allemand nous fera toucher du doigt le problème. Le mot Kultur désigne en allemand la culture au sens de civilisation, quand on parle de "cultures amérindiennes" par exemple, et le mot Bildung celui de culture au sens de la formation de l'esprit, comme quand on dit de quelqu'un qu'il "est cultivé", qu'il "a de la culture". En somme, à la faveur d'une homonymie, la Kultur a remplacé la Bildung comme acception du mot français "culture".
Il y a peu, je me suis fait pratiquement traiter de fasciste par une connaissance, pourtant fort cultivée et sortie de l'ENA, excusez du peu, parce que j'avais osé affirmer qu'il y avait des hiérarchies dans l'art et que Jean-Sébastien Bach était infiniment supérieur à la musique rock. Visiblement, l'ENA n'est que l'ombre d'elle-même.
J'ai chaque année un grand moment de solitude, en classe, quand je lance à la cantonnade que Stephen King est de la mauvaise littérature et que jamais cent livres de cet auteur ne vaudront une seule page de Proust. Je passe en général toute la fin de l'heure à éteindre le scandale que mes propos déclenchent chez le lycéen moyen (qui n'a d'ailleurs jamais lu Proust).
Remarquez que je n'ai absolument rien contre Stephen King. Je n'interdis à quiconque d'en lire à satiété si bon lui chante. Il m'arrive, à moi aussi, pour me détendre, de lire de la science-fiction très mal écrite. Mais, quand j'en lis, je sais que c'est de la science-fiction très mal écrite et que ça ne vaut pas un pet de lièvre à côté d'un roman de Victor Hugo. Alors pourquoi passé-je invariablement pour intolérant quand j'affirme qu'un tag au coin de la rue ne vaut pas les fresques de la Chapelle Sixtine? Viendrait-il à qui que ce soit l'idée saugrenue d'affirmer qu'un MacDo vaut bien une tranche de foie gras ?
Chez les utilitaristes dont l'étude a présidé à la création du présent blog, John Stuart Mill a dû corriger l'opinion de Bentham selon laquelle, "préjugés mis à part, la marelle vaut bien la poésie" si elle nous procure autant de bonheur, en soulignant que la qualité des plaisirs comptait autant, sinon plus, que leur quantité.
Vargas Llosa affirme que nous devons cet état de confusion intellectuelle aux penseurs de mai 68, tels Foucault et Derrida, qui, en déconstruisant les discours culturels hiérarchisants soit en tant que dispositifs répressifs face aux "cultures sauvages", qu'elles soient urbaines ou amazoniennes, soit en tant que récits téléologiques naïfs, ont privé les enseignants de leur légitimité et de leur autorité auprès des élèves. C'est faire beaucoup d'honneur à Foucault et Derrida, et aux intellectuels en général, que de croire que des auteurs aussi confidentiels aient pu influencer en quelque façon que ce soit le comportement scolaire des hordes qui peuplent les lycées et collèges de nos banlieues : "Eh, Kevin, tu trouves pas que Derrida, il a raison de déconstruire le délire de ces bouffons de profs?".
Tocqueville, en son temps, avait émis une hypothèse plus réaliste. En démocratie, règne le principe "un homme, une voix". Or la culture en tant que Bildung n'est pas d'essence démocratique mais aristocratique. Selon elle, la voix de Marcel Proust ne vaut pas celle de Stephen King. Il y a donc contradiction permanente entre la démocratie et la culture : les lycées ne doivent pas être des lieux de démocratie, on n'y vote pas pour savoir si King est meilleur que Proust. Il faut donc impérativement cesser de considérer les lycées, or c'est la mode présente, comme des "lieux de vie" et de découverte de la "démocratie citoyenne". Certes il est loisible que l'élève y aprenne, par l'instruction civique, les principes de fonctionnement de nos institutions démocratiques, mais on doit cesser de faire accroire aux jeunes, comme Mme Royal s'y emploie avec ses très démagogiques "budgets participatifs lycéens", que l'élève est un "citoyen à part entière". L'élève est quelqu'un qui ne sait pas et qui est là pour apprendre. Point à la ligne.
Cette contradiction principielle entre démocratie et culture est paradoxalement renforcée par la diffusion même de la culture. Au fur et à mesure que la maîtrise de l'écrit se répand dans de plus vastes populations, le nombre de ceux qui ont prétention, par exemple, à écrire un roman augmente. Tout un chacun peut se croire artiste. N'avez-vous jamais été frappé par cette opinion commune qui voudrait que l'artiste fût le mieux placé pour juger de la signification de son oeuvre? Je ne discuterai pas ici de la pertinence de cette idée, bien que je l'estime totalement fausse (Claude François ne se prenait-il pas pour le plus grand artiste de son époque et Verchuren pour le plus grand accordéoniste de tous les temps?), mais je noterai seulement que, si tout le monde peut espérer être un artiste et si l'artiste est le meilleur juge de la signification de son oeuvre, alors tout le monde croira que sa propre opinion artistique est sacrée et en vaut bien toute autre.
C'est une des contradictions de notre époque et il faut l'assumer : la démocratie et la massification de l'enseignement vont de pair avec un certain relativisme culturel. Tout bienfait peut avoir des effets secondaires indésirables. Renoncerions-nous de même à un médicament qui guérirait le cancer mais augmenterait les cas de diabètes?
Tocqueville était un libéral inquiet. Il nous faut l'être aussi. Et c'est pourquoi nous enseignants avons une tâche sacrée : résister au nivellement culturel et à la démagogie. Ceux d'entre les enseignants qui ne prennent pas ce rôle au sérieux ou, pire, flattent l'égocentrisme naturel de leurs élèves scient la branche sur laquelle ils sont assis.