Samedi 28 janvier 2012 6 28 /01 /Jan /2012 22:25

 

Dans un très bel ouvrage paru l'an dernier sous le titre de L'Âge du renoncement, la philosophe Chantal Delsol a mené une réflexion qui n'est pas sans rappeler, en bien plus subtil, celle de John Gray, le monsieur épinglé dans mon dernier article . Comme M. Gray, Mme Delsol pense que notre époque se caractérise par la fin de la croyance en une histoire linéaire et le retour à une conception cyclique de l'histoire qui était celle des Grecs . Or elle voit dans l'émergence de l'utilitarisme un des symptômes de ce renoncement à toute téléologie, c'est-à-dire à une histoire fléchée . Vous vous douterez donc bien que l'argumentaire de Chantal Delsol m'a interpellé si vous vous souvenez du titre du présent blog .

 

Inutile de tourner autour du pot, je suis en profond désaccord avec Mme Delsol, mais je préfère discuter de thèses comme les siennes plutôt que de celles de misanthropes à la John Gray . Suivons en conséquence son raisonnement .

 

Elle part tout d'abord du constat, largement partagé depuis Nietzsche, que le christianisme est moribond, voire mort . Or je crois ce constat faux dans beaucoup de régions du monde, notamment en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique subsaharienne et en Asie, mais je ferai comme s'il était vrai par la suite .

 

La fin des conceptions téléologiques chrétiennes, notamment la vision de l'histoire du monde comme l'histoire du salut des hommes, nous inciterait à revenir aux sagesses antiques dont le but était de nous faciliter le chemin d'accès au bonheur individuel . Selon elle, l'utilitarisme serait ainsi le pendant contemporain de l'épicurisme, du stoïcisme ou du bouddhisme originel . Il s'agirait de bien vivre, de "vivre à propos" comme disait Montaigne et comme nous y a récemment invité à nouveau Clément Rosset et ce sans espoir de donner un sens quelconque à nos vies ni, a fortiori, à l'histoire dans laquelle ces vies prennent place . Le progrès, politique, scientifique, technique ou économique serait pareillement une croyance démodée dont l'écologie dénoncerait l'inanité .

 

Chantal Delsol aurait raison de voir dans l'utilitarisme le parangon des philosophies postmodernes si ce dernier se résumait au seul utilitarisme subjectif . Si l'utilitarisme revient en effet à maximiser les sensations agréables que nous ressentons au cours de notre vie, alors, pour parodier John Stuart Mill, il ne vaudrait pas mieux être un pourceau que Socrate . C'est d'ailleurs très explicitement ce que Montaigne affirme dès l'Apologie de Raymond Sebond et, fort logiquement, ce que toute l'écologie profonde clame avec John Gray . Le refus de voir que l'histoire a une fin est donc profondément lié à celui de voir en l'homme une espèce animale différente de toutes les autres qui peuplent notre monde .

 

Or j'ai déjà montré ailleurs dans ce blog et à maintes reprises que l'utilitarisme subjectif était une philosophie morale incohérente car incapable de voir par exemple qu'une addiction à la drogue et une passion dévorante pour la littérature ne sont pas moralement équivalentes même si elles nous apportent la même quantité de sensations agréables .

 

Le seul moyen de redonner de la cohérence à l'utilitarisme consiste à substituer un utilitarisme objectif à sa conception subjective . Sans rentrer dans les détails, j'ai montré aussi qu'augmenter objectivement notre bonheur revenait à augmenter nos libertés .

 

Or, si l'on rejette la limitation de l'utilitarisme au seul utilitarisme subjectif, comme semble le suggérer Chantal Delsol, alors tout son raisonnement s'effondre car l'histoire retrouve une fin, un but, une téléologie . Cette fin est on ne peut plus clairement l'extension infinie et indéfinie de nos libertés individuelles . Tout arrêt dans ce progrès de nos libertés est conséquemment une stagnation et toute diminution de ces mêmes libertés une régression . Inversement, le progrès existe bel et bien qui consiste en l'augmentation de notre liberté .

 

Du coup, l'homme n'est pas un animal comme les autres car il est le seul sur notre planète - en l'état de nos connaissances - dont les libertés puissent s'étendre infiniment et indéfiniment . C'est aussi simple que cela .

 

Par Fabrice Descamps
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