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Dimanche 8 juillet 2012 7 08 /07 /Juil /2012 15:31

 

 

Certains de mes lecteurs se demandent pourquoi j'ai appelé mon blog "utilitarisme". L'utilitarisme passe en effet souvent pour une philosophie matérialiste vulgaire, préoccupée uniquement de ce qui est bassement utile et fermée à toute vie intellectuelle un tant soit peu élevée. Du moins en France, car il est, dans le monde anglo-saxon, un des principaux courants de la philosophie morale.

 

Son principal théoricien, John Stuart Mill, l'a pourtant défini de façon fort simple : the greatest happiness of the greatest number, "le plus grand bonheur possible du plus grand nombre possible d'hommes".

 

Le nom d'utilitarisme vient lui-même du mot anglais utility qui, en économie, désigne la "préférence". L'utilitarisme s'efforce donc d'établir une philosophie morale à partir des préférences des individus.

 

Dans le présent article, je vais m'efforcer de démontrer, en appliquant une méthode déjà éprouvée, que vous devriez adopter l'utilitarisme comme votre philosophie personnelle.

 

John Rawls a déjà utilisé cette méthode dans sa Théorie de la justice sous le nom de voile d'ignorance.

 

Admettons ainsi que vous soyez frappé d'amnésie à la suite d'un accident de la route. Vous vous réveillez à l'hôpital après quelques semaines de coma, ne sachant plus qui vous êtes, mais ayant cependant toujours l'usage de la parole. Votre femme, vos enfants, tout vous est devenu totalement étranger. Vous ne savez plus quelles idées philosophiques ou morales, politiques ou religieuses vous aviez avant l'accident. Il vous faut repartir de zéro ... ou presque puisque votre cerveau fonctionne correctement et que vous n'avez pas à apprendre de nouveau à parler.

 

Il fait chaud dans votre chambre d'hôpital, vous avez soif. Vous allez à la salle de bain pour vous servir à boire. Bravo, vous êtes rationnel ! Votre rationalité vous sert à satisfaire vos désirs. Appelons cette version de la rationalité qui vous permet de satisfaire vos désirs la rationalité pratique.

 

Mais voilà que vous avez besoin de l'infirmière pour vous enlever un cathéter. Votre rationalité pratique vous suggère alors que, si vous avez besoin d'elle, vous avez tout intérêt à être gentil avec elle de sorte qu'elle vous rendra service plus promptement. Vous venez de découvrir le contrat social. Votre prochain vous rendra service si vous lui rendez service (ici, en l'occurrence, en étant un patient docile).

 

Vous avez le temps de réfléchir dans votre chambre. Vous vous posez beaucoup de questions, par exemple celle-ci : est-ce que je devrais être gentil avec l'infirmière même si je ne dépendais pas d'elle?

 

Votre rationalité pratique vous permet de penser, d'utiliser votre cerveau, qui n'a pas été endommagé par l'accident, pour répondre à cette question. La réponse vient vite : je n'ai aucune bonne raison de ne pas être gentil avec quelqu'un même si je n'ai aucun service à lui demander. En effet, si j'étais mon prochain, je serais content que l'on me manifestât la même gentillesse. Or, si je suis rationnel, il n'y a aucune bonne raison pour que l'intérêt de mon prochain passe après le mien. Si je suis rationnel, aucune bonne raison ne me dicte de préférer mon intérêt au sien. Évidemment, je pourrais être égoïste et préférer mon intérêt au sien. Mais ce ne serait pas rationnel car je n'aurais pas d'autre justification pour ce faire que de souligner : c'est mon intérêt. A quoi mes semblables, s'ils sont rationnels, auraient tôt fait de répondre : oui, et alors?

 

Bravo, vous venez de découvrir la rationalité morale !

 

Mais, dans les jours qui suivent, vous vous rendez compte que vous n'êtes pas toujours rationnel au sens moral. Parfois, vous êtes désagréable avec l'infirmière de service alors qu'elle ne vous a rien fait.

 

Bravo, vous venez de découvrir la faiblesse de la volonté !

 

Vous savez que vous devriez être gentil avec l'infirmière car c'est l'attitude la plus rationnelle, sauf que vous n'y arrivez pas. Vous en ressentez donc un vague sentiment de culpabilité.

 

Qu'est-ce qui pourrait alors vous faire surmonter votre répugnance instinctive pour l'infirmière de service et obéir à votre rationalité morale? Ce pourrait être par exemple l'image idéale que vous vous faites de vous-même. C'est vraiment moche d'être comme ça alors que cette pauvre infirmière ne m'a rien fait de mal, vous dites-vous. Et comme vous n'avez pas envie de vous regarder dans le miroir en vous trouvant moralement moche, vous faites un effort, vous vous excusez auprès de l'infirmière pour votre attitude de l'autre jour.

 

Votre attitude est-elle rationnelle? Oui, dans ses résultats, mais non dans ses méthodes. Se trouver beau ou moche le matin dans la glace, cela ne relève pas de la rationalité. Mais être gentil avec l'infirmière, si. Votre irrationalité s'est mise au service de votre rationalité pour surmonter la faiblesse de votre volonté d'être rationnel.

 

Aviez-vous intérêt à être moralement rationnel? Non, car cette infirmière consciencieuse est de toute façon habituée aux patients acariâtres et elle aurait accompli son travail de manière parfaite même si vous aviez continué d'être odieux. Cependant vous avez intérêt à avoir une image positive de vous, le matin dans la glace. Certes, mais vous pourriez aussi n'en avoir rien à faire car, après tout, l'image que l'on a de soi dans la glace ne relève pas de la rationalité, mais de la subjectivité la plus intime. Vous pourriez tout aussi bien être indifférent à l'image que vous avez ou que les autres ont de vous. C'est donc bel et bien votre irrationalité qui s'est mise au service de votre rationalité morale.

 

Voilà maintenant que vous êtes sorti de l'hôpital. Vous vous habituez progressivement à embrasser tous les soirs une femme et des enfants que vous ne reconnaissez pas.

 

Mais vous avez au moins une certitude : vous adhérez à la rationalité morale.

 

Vous lisez beaucoup et vous vous intéressez en particulier ces derniers temps à la philosophie morale. Fort de votre adhésion à la rationalité morale, vous vous demandez quel courant philosophique rend le mieux compte de cette adhésion.

 

Repensant à l'infirmière qui s'occupait de vous, vous vous souvenez de votre raisonnement : je n'ai aucune bonne raison de préférer mon intérêt au sien. Il vous faut donc une éthique qui à la fois tienne compte des intérêts des gens mais qui justifie également votre rationalité morale, à savoir votre conviction que les intérêts des uns ne sont pas préférables à ceux des autres. Cette philosophie morale, c'est l'utilitarisme tel que John Stuart Mill le définit : le plus grand bonheur possible du plus grand nombre possible d'hommes.

 

Vous vous avisez cependant qu'en l'état, cette éthique présente un problème : comment définir le bonheur?

 

Vous vous dites par exemple qu'il serait fâcheux que leur bonheur dépendît de la consommation d'une drogue. John Stuart Mill a répondu à l'objection comme suit : de deux sortes de bonheur, il faut préférer celle qui est unanimement ou presque unanimement préférée par tous les hommes qui ont goûté aux deux.

 

Cette définition trahit cependant un autre défaut. Admettons par exemple que tous vos semblables sauf vous préfèrent l'héroïne à la lecture d'ouvrages de philosophie morale. Devriez-vous les imiter et consommer de l'héroïne plutôt que de lire John Stuart Mill?

 

Quelque chose ne va pas dans le critère retenu par Mill car il fait dépendre une préférence qu'il voudrait objective de goûts subjectifs. Il faut donc trouver un meilleur critère.

 

Or, comme vous adhérez à la rationalité morale, ce critère, vous l'avez déjà : de deux sortes de bonheur, il faut préférer celui qui concourt le plus au développement de la rationalité morale.

 

Si vous adhérez à la rationalité morale, il est rationnel en effet que vous souhaitiez le développement de la rationalité morale puisque vous n'avez aucune bonne raison de ne pas vouloir que vos semblables y adhèrent aussi et vous traitent comme vous les traitez déjà.

 

Ainsi, de toute évidence, la lecture d'ouvrages d'éthique concourt-elle plus au développement de la rationalité morale que la consommation d'héroïne.

 

L'utilitarisme ainsi défini est un utilitarisme objectif parce qu'il dispose d'un critère objectif pour déterminer quel genre de bonheur nous devons préférer.

 

Le temps passe et les élections arrivent. Comme vous êtes amnésique, vous ne vous souvenez plus pour qui vous votiez et, même si votre femme vous assure que vous votiez habituellement pour le parti socialiste, vous voulez retrouver les bonnes raisons qui vous faisaient voter pour lui et non voter ainsi pour faire plaisir à votre femme.

 

La question que vous devez vous poser est alors la suivante : quelle force politique concourt le plus au développement de notre rationalité morale?

 

Cette première question en induit une seconde : comment se manifeste concrètement le développement de notre rationalité morale?

 

En fait, plus vous êtes moralement rationnel, plus vous êtes libre.

 

En effet, avant d'adhérer à la rationalité morale, vous étiez le jouet de vos instincts, de vos désirs, de vos passions. Vous détestiez par exemple l'infirmière de votre hôpital sans aucune raison valable. Maintenant, vous avez dépassé ce stade en vous libérant de vos passions et de vos réactions instinctives : vous êtes plus libre.

 

Mais le paradoxe est que vous êtes libre parce que vous obéissez à la rationalité morale. Vous êtes d'autant plus libre que vous obéissez d'autant plus à la rationalité morale. Votre liberté est paradoxale car elle est obéissance absolue à la voix de la rationalité morale en vous.

 

Nous appellerons cette liberté-là liberté objective car elle répond à l'idéal prôné par l'utilitarisme objectif. Kant lui donnait un autre nom, tout à fait équivalent : l'autonomie rationnelle. Vous comprenez alors que, contrairement à ce qu'affirment certains manuels de philosophie morale, le kantisme et l'utilitarisme objectif sont convergents.

 

Les forces politiques qui concourront le plus au développement de la rationalité morale sont en conséquence celles qui promouvront le plus la liberté objective.

 

Pour promouvoir la liberté objective, nous devons être laissés le plus libres possible car il est indispensable, comme l'a encore souligné J.S. Mill, que nous puissions expérimenter, nous tromper puis corriger nos erreurs. La liberté objective est donc fille de la liberté subjective, c'est-à-dire du sentiment de vivre dans une société où l'on nous laisse les plus libres possible. La philosophie politique qui promeut la plus grande liberté possible pour les individus est de toute évidence le libéralisme.

 

Si vous êtes moralement rationnel, alors vous voterez pour les partis qui se réclament du libéralisme ou, à tout le moins, dont les programmes politiques nuisent le moins au développement d'une société libérale.

 

Mais votre femme est socialiste. Elle vous objecte donc que le libéralisme, c'est la loi du plus fort, du renard libre dans un poulailler libre, que la liberté s'obtient ici-bas au prix de la justice sociale. Comment peut-on se dire moralement rationnel et accepter les inégalités sociales?

 

Eh bien au nom du contrat social justement. Toutes les inégalités ne sont pas injustes, notamment celles qui sont proportionnelles au service rendu à la société. Si vous avez un talent unique - quelle que soit l'origine, sociale ou génétique, de ce talent, peu importe - , vous rendez un service unique à la société si vous mettez ce talent à son service et vous devez en conséquence recevoir une rémunération à la hauteur de ce talent et de ce service. Que vous gagniez plus que moi m'indiffère donc puisque c'est mérité : je voudrais bien avoir votre talent et être à votre place; or, comme je suis moralement rationnel, je ne vous jalouse pas, je vous admire au contraire et vous sais gré d'avoir fait profiter ma société de votre talent.

 

Mais votre femme est tenace. Elle vous oppose que les inégalités, pour justes qu'elles puissent être, doivent avoir une limite. Et là, vous partagez son opinion. Il y a en effet une limite supérieure, quoique impossible à calculer objectivement, au-delà de laquelle il n'y a plus proportionnalité entre le service rendu à la société et la rémunération de ce service.

 

Il est par exemple insensé que des PDG soient augmentés au moment même où leurs entreprises perdent de l'argent. Il y a, dans ce cas, violation patente du contrat social qui nous lie puisque les rémunérations des uns nuisent aux autres.

 

Le libéralisme que vous soutiendrez dans l'isoloir devra donc être un libéralisme tempéré, c'est-à-dire qu'il admet des inégalités sociales mais aussi la nécessité de les maintenir dans des limites raisonnables. C'est pourquoi il admettra aussi la nécessité d'une redistribution quand les revenus des plus riches dépassent ces limites. Votre libéralisme ne sera donc ni un ultra-libéralisme ni un anarcho-capitalisme.

 

Mais au risque de décevoir votre femme, votre rationalité morale vous dictera aussi de lui avouer que vous ne voterez pas socialiste en France, en l'état actuel de la réflexion économique de ce parti.

 

Le dimanche suivant, votre femme vous propose d'aller à la messe car elle est catho de gauche. Votre rationalité morale vous invitera-t-elle à l'y accompagner?

 

Vous avez déjà fait l'expérience, à l'hôpital, de cas où se manifestait la faiblesse de votre volonté. Vous avez donc a priori de l'estime pour tous les moyens dont nous disposons afin de dépasser notre acrasie, nom grec de cette faiblesse de la volonté. La religion est un de ces moyens. En effet, si nous identifions la rationalité morale à l'image de la divinité que renvoie la religion, alors la religion nous demande en aimant la divinité de "tout notre coeur, notre âme et notre esprit" d'aimer la rationalité morale de même façon. Or cet amour est précisément un des moyens irrationnels auxquels nous auront recours pour nous donner le courage de dépasser notre égoïsme coutumier et d'adhérer à la rationalité morale.

 

Le problème est que, par ailleurs, beaucoup de propos prêtés à cette divinité dans la Bible, tels que les rapporte l'Église catholique de votre femme, sont en contradiction flagrante avec une possible identification de cette divinité avec la rationalité morale. On ne peut être à la fois un Dieu bon et un Dieu jaloux.

 

Si vous êtes moralement rationnel, alors de deux choses l'une, soit vous serez athée, soit vous vous convertirez à une religion libérale, c'est-à-dire une religion dont les dogmes tiennent compte des exigences de la rationalité. Une religion dont les principes majeurs reposent sur des événements surnaturels, comme la résurrection des morts, ne saurait donc vous attirer.

 

Car si vous êtes moralement rationnel, vous avez aussi une conception précise du monde et de la science qui le décrit.

 

Vous pensez en effet que la rationalité morale nous permet de découvrir des faits moraux objectifs, tels que le critère proposé par l'utilitarisme objectif. Un critère objectif doit en effet exister en dehors de nos esprits car il resterait vrai même si tout le monde pensait qu'il ne l'est pas. Or c'est justement pour cette raison que vous avez rejeté le critère initial de l'utilitarisme de John Stuart Mill : parce qu'il n'existait pas en dehors de l'esprit des gens raisonnables. Si vous êtes cohérent, alors vous devez affirmer votre soutien au réalisme moral, c'est-à-dire la croyance en l'existence de faits moraux objectifs.

 

Le réalisme moral implique logiquement le réalisme épistémologique puisque ce dernier affirme l'existence de faits en dehors de notre esprit.

 

Quelle est alors la conception de la science qui accompagnera votre réalisme épistémologique?

 

Elle est évidente : notre savoir actuel progresse car il prédit de mieux en mieux les événements dans le monde ; mais nous ne savons pas ni ne saurons jamais à quelle distance ce savoir actuel se situe du savoir objectif. Car pour comparer notre savoir actuel au savoir objectif, il faudrait que nous connussions aussi le savoir objectif, ce qui est impossible puisque justement nous le cherchons. Votre conception de la science sera donc très proche du rationalisme critique de Karl Popper.

 

Votre réalisme sera en outre matérialiste et empiriste car, comme vous avez pu le constater lors de votre amnésie, notre pensée dépend de notre cerveau, c'est-à-dire à la fois de l'état matériel de fonctionnement de ce cerveau et des sensations qu'il nous fournit.

 

Votre amnésie vous a enfin appris une dernière chose : que le moi n'existe pas car l'identité personnelle qui était la vôtre avant l'accident a disparu.

 

Il ne vous reste plus qu'à continuer de vivre en étant heureux et rationnel. Est-ce possible? Oui, sauf dans certains cas, Dieu merci fort rares, où, si vous êtes moralement rationnel, il vous faudra renoncer au bonheur.

 

 

Récapitulons ; voici les doctrines auxquelles je donne mon assentiment pour toutes les raisons que j'ai exposées plus haut :

- utilitarisme objectif

- libéralisme politique tempéré

- athéisme ou libéralisme religieux

- réalisme moral

- réalisme épistémologique

- rationalisme critique poppérien

- empirisme matérialiste tel qu'on le trouve chez Bacon, Hobbes et Locke

- critique humienne de l'identité personnelle.

 

Compte non tenu des progrès accomplis par notre pensée depuis deux mille ans, une école antique prônait une philosophie très proche de la mienne : le stoïcisme.

 

Par Fabrice Descamps
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