Partager l'article ! Le conséquentialisme est-il un trait distinctif de l’utilitarisme ?: On a coutume d’opposer le conséquentialisme aux déon ...
On a coutume d’opposer le conséquentialisme aux déontologismes dont le kantisme est le représentant le plus typique. Selon le conséquentialisme, la moralité d’un acte ne se mesure qu’à l’aune de ses conséquences tandis que cette même moralité est jugée, selon le déontologisme, d’après les principes qui ont présidé à la décision de produire cet acte.
Par ailleurs, on considère généralement le conséquentialisme comme un trait distinctif de l’utilitarisme car, l’utilitarisme se fixant comme but « le plus grand bonheur du plus grand nombre », il apparaît clairement que telle ou telle action sera jugée bonne ou mauvaise, non intrinsèquement, mais selon qu’elle augmentera ou diminuera ce bonheur. D’après l’utilitarisme, ce n’est donc pas « la maxime d’une action » qui permet d’évaluer cette action, comme c’est le cas pour le kantisme, mais les conséquences de l’action considérée par rapport à notre but, la « poursuite du bonheur ».
Bien sûr, l’histoire de l’utilitarisme a ensuite distingué entre deux versions de l’utilitarisme :
l’utilitarisme de l’acte (ou act utilitarianism) et l’utilitarisme de la règle (rule utilitarianism en anglais). En effet, certains
utilitaristes ont fait remarquer à juste titre qu’il était souvent impossible de calculer toutes les conséquences d’un acte particulier de sorte qu’il fallait souvent se contenter de suivre des
règles très générales dont l’expérience montrait que les conséquences étaient globalement positives pour notre bien-être. R.M. Hare a même codifié les rapports entre utilitarisme de l’acte et
utilitarisme de la règle en proposant son utilitarisme à deux niveaux (two level utilitarianism) : les règles suffisent dans la plupart des cas à évaluer les conséquences
d’un acte, mais, si ces mêmes règles sont prises en défaut, il faut alors leur préférer l’examen plus précis des conséquences particulières de tel acte particulier, autrement dit l’utilitarisme
de la règle doit alors céder la place à l’utilitarisme de l’acte. Par exemple, voler est mal a priori car le vol nuit à autrui, mais voler une valise nucléaire à Ben Laden est
recommandable.
Admettons alors que je sois moralement rationnel (au sens que j’ai donné à ce
terme dans mon article précédent, « réalisme , rationalisme et utilitarisme »). Admettons ensuite que mon voisin,
M. Duchamp, ait un magnifique pommier dans son jardin, que ce pommier produise des pommes en quantité industrielle, que je puisse en atteindre les branches depuis le mur de mon jardin et que M.
Duchamp ait tellement de pommes qu’il ne peut toutes les ramasser. Puis-je cueillir quelques pommes de M. Duchamp sans lui en demander la permission ? La réponse est clairement non car
c’est du vol. Pourtant, M. Duchamp a tellement de pommes qu’il ne s’en apercevra même pas et que je ne réduirai pas sa propre consommation de pommes, même en en prenant un plein panier. Si je
vole M. Duchamp, mon acte n’aura aucune conséquence négative et beaucoup de positives, en tout cas, largement plus de positives que de négatives. Selon le conséquentialisme, je ne devrais donc
avoir aucun scrupule à le voler . L’utilitarisme de la règle pourrait bien entendu m’amener à objecter que nous avons tous intérêt, sur le long terme, à obéir à la règle qui proscrit le vol car
cette règle a des conséquences positives pour l’ensemble de l’humanité même si elle m’interdit de voler M. Duchamp. Or, si personne ne se rend compte de mon vol, je pourrais hypocritement
continuer à affirmer en public que je condamne le vol tout en le pratiquant dans le seul cas du pommier de M. Duchamp. Et, là encore, l’utilitarisme de la règle ne me permettra pas de prouver que
nos intérêts globaux sont lésés si je vole M. Duchamp. Pire, le conséquentialisme n’aura rien à y redire non plus. Or, ce faisant, je commettrai un acte immoral et si, par hypothèse, je suis
moralement rationnel, je ne puis commettre un tel acte.
Le conséquentialisme, tel que le présente l’utilitarisme classique, me paraît donc nettement erroné dans certaines situations d’évaluation éthique.
On peut alors tenter de déplacer le problème. Admettons donc que l’utilitarisme objectif que je défends soit approximativement exact. J’ai posé ailleurs (voir article cité supra) que cet utilitarisme objectif se ramène à l’équation suivante : bonheur objectif = bien-être + liberté + rationalité .
J’ai également affirmé (in "La dichotomie des faits et des normes...") que la rationalité a une composante cognitive inséparable de sa composante morale. Par exemple, si je suis rationnel, alors je dois affirmer que 2 + 2 = 4. Bref, si je suis rationnel, je sais que 2 + 2 = 4 et j’ai le devoir moral de le dire si on le conteste. C’est d’ailleurs pour cette raison que la dichotomie des faits et des normes est une théorie morale fausse malgré son ancienneté et le prestige de ceux qui l’ont défendue (notamment Hume et Popper).
Tout cela étant posé et rappelé, revenons au pommier de M. Duchamp. Si je suis moralement rationnel, je ne volerai pas M. Duchamp, même si un tel acte n’a aucune conséquence négative en apparence, parce qu’en fait, un tel acte diminue ma rationalité morale. En volant M. Duchamp, je nuis à ma rationalité morale, je diminue donc mon bonheur objectif puisque la rationalité est une des trois composantes nécessaires à ce bonheur objectif. Bien entendu, on peut être un voleur heureux si l’on n’a aucun scrupule, aucun remords et aucune conscience morale. Mais, dans ce cas, on nie ce qui fait la spécificité du bonheur humain. Je suis sincèrement persuadé que si l’on s’en tient à une définition du bonheur en termes subjectifs, en termes de bien-être ressenti, mon chat est bien mieux placé que moi pour être une créature heureuse. Etre un homme n’a aucun sens si l’on s’arrête à une telle définition subjective du bonheur. En revanche, si ce qui constitue un bonheur proprement humain ou, plus prudemment, le bonheur d’un être supérieurement intelligent inclut non seulement son bien-être, mais aussi sa liberté et sa rationalité, alors le vol nuit à ce bonheur-là. Le vol diminue ce genre-là de bonheur, il a des conséquences négatives pour un tel bonheur.
On peut donc garder le conséquentialisme, mais en affirmant qu’il ne prend véritablement sens que dans le cadre d’un utilitarisme objectif. Rapporté à l’utilitarisme objectif, le conséquentialisme est recevable car il affirme que tout acte immoral a des conséquences néfastes pour notre rationalité (morale). Tout acte immoral diminue la rationalité de celui qui le commet. Or, comme la rationalité, cognitive et morale, est l’un des trois ingrédients indispensables à notre bonheur objectif, un acte immoral diminue notre bonheur objectif : un acte immoral a des conséquences négatives quant à notre bonheur objectif.
Si ce qui précède est exact, alors le débat entre conséquentialisme et déontologisme est mal posé. « Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse en même temps être toujours érigée en loi universelle » : l’impératif catégorique kantien est bel et bien conséquentialiste, une fois comprises les conséquences négatives que son non-respect entraîne pour notre rationalité.
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