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Peut-être la différence la plus évidente entre la gauche et la droite tient-elle à la nature des bêtises que les gens de gauche défendent face aux bêtises que profèrent ceux de droite. Les bêtises de droite, en général, se donnent pour ce qu'elles sont : elles sont bêtement bêtes, elles sont franchement bêtes, elles sont cyniquement bêtes et d'une irrationalité qui ne se voile pas la face. Les bêtises de la gauche en revanche sont plus souvent subtilement bêtes, elles reposent sur un argumentaire faux qu'on prend plus de temps à démonter parce qu'elles se drapent dans une pseudo-rationalité, elles sont hypocritement bêtes.
Si l'on prend, pour forcer volontairement le trait, l'extrême gauche et l'extrême droite, on voit immédiatement que les idées des fascistes étaient débiles (1) et incohérentes (pas besoin d'un article sur ce blog pour cela), mais il faut réfléchir un peu plus pour débusquer la débilité et l'incohérence des idées marxistes. Il faut en gros y consacrer cinq minutes de plus.
Il faut remarquer, pour citer par exemple une seule des multiples bizarreries du marxisme, que, si la lutte des classes est bien le moteur de l'histoire et si l'appartenance à une classe est une donnée objective engendrée par la position de chacun dans une chaîne de production économique (admettons que ce soit vrai), nul besoin d'être communiste puisque le moteur de l'histoire tournera tout seul, mieux vaux aller à la pêche que de jouer les héros du prolétariat, la révolution arrivera bien tôt ou tard toute seule par la force mécanique de la lutte des classes. Mon père, qui était certes communiste, mais pas idiot au point de n'avoir pas noté le problème, me disait souvent qu'être communiste permettait simplement d'accélérer ce mouvement inéluctable. Soit mais rien dans cette théorie ne nous disait pourquoi nous aurions dû vouloir accélérer ce mouvement en prenant parti pour le prolétariat et contre la bourgeoisie? Elle se bornait à dire qu'il nous suffisait d'occuper n'importe quelle place dans la chaîne de production pour y être ipso facto un rouage, conscient ou non, peu importe, d'une lutte mécanique entre les classes; nous n'avions aucun choix et, du coup, tout choix d'un engagement restait injustifié, la nécessité d'avoir une conscience de classe n'étant en rien énoncée par la théorie. Là mon père accusait en général le coup mais sauvait la face en me rétorquant que l'exploitation du prolétariat était injuste. Peut-être était-ce vrai mais, dans ce cas, il suffisait de se battre au nom de la justice sociale, cette seule justification valant bien mieux qu'une théorie bancale pour montrer la nécessité du combat ouvrier, alors pourquoi une fois encore être communiste? Et là mon père s'en sortait par une pirouette : "Parce qu'à la CGT, on est tous communistes". A défaut d'être une explication convaincante, cette repartie avait au moins le mérite de souligner que mon père n'avait pas envie de sacrifier la camaraderie syndicale à la logique et aux questions d'un fils enquiquinant. Les bêtises de gauche sont souvent plus sympathiques que les bêtises de droite, mais pas toujours, comme on va voir maintenant.
Si l'on voulait une autre preuve de cette différence entre bêtises de gauche et de droite, il ne serait que de réécouter avec attention l'interview sur France Culture ce matin du porte-parole du Parti de la décroissance qui tenait aujourd'hui son congrès à Nantes et qui se définit lui-même comme un parti de gauche.
Et, en l'entendant, un vertige m'a saisi : au moment de décider de son positionnement politique, quelqu'un qui défend des idées bêtes se déciderait-il finalement en fonction de la plus ou moins grande subtilité des bêtises qu'il soutient et non de critères plus essentiels, les gens qui soutiennent des idées simplement bêtes se déclarant spontanément de droite parce qu'ils sentiraient bien qu'elles sont bêtes, tandis que ceux qui se classeraient à gauche croiraient à tort que leurs idées sont très intelligentes? Autrement dit, les gens bêtes de droite seraient peut-être plus faciles à convaincre de leur propre bêtise que les gens de gauche, ils auraient la bêtise modeste et les gens de gauche la bêtise immodeste. J'avoue ma perplexité.
Quoi qu'il en soit, ce porte-parole du Parti de la décroissance, Paul Ariès, a dit un certain nombre d'énormités mais il faut hélas les examiner une à une pour en démontrer la bêtise foncière. Je vais le citer dans le texte.
Citation n°1: "Pour nous, la question n'est pas de créer des richesses ou des emplois, la question est celle du partage".
M. Ariès commence très fort. D'abord s'est-il jamais demandé pourquoi nous vivions en société? Si ce n'est pas pour créer "des richesses et des emplois", que faisons-nous alors dans cette galère? Je vous avouerai que je n'aime pas tous mes voisins. Alors pourquoi vivrais-je avec des gens que je n'apprécie pas si ce n'est parce que nous y trouvons tous notre compte? Bien entendu, je suis né à tel endroit à tel moment et on ne m'a pas demandé mon avis pour m'y faire naître, mais enfin, si la société n'était pas un arrangement mutuellement avantageux, par quel miracle aurait-elle survécu jusqu'à présent aux aléas de l'histoire? Pourquoi n'aurions-nous pas essayé plutôt la vie d'ermite? Quel intérêt aurais-je à vivre avec d'autres hommes si l'avantage que je trouve à la vie en commun diminuait du fait de l'application des recettes de la décroissance?
Que compte ensuite partager M. Ariès si ce n'est des richesses et des emplois? Partager des émotions? Sûrement pas avec certains de mes voisins!
Pense-t-il en outre qu'il lui sera facile de partager si, comme il le préconise, ce qu'il y a à partager diminue? Quelle est l'attitude logique de quelqu'un quand il voit que le gâteau diminue alors qu'il a besoin d'une part fixe de ce gâteau pour vivre? Piquer la part du voisin évidemment. La décroissance, loin de mener au partage rêvé, mènerait à la guerre de tous contre tous. Poussée jusqu'à son terme, elle nous ferait revenir à l'état de nature. Et M. Ariès ose ensuite nous asséner que la décroissance nous propose de vivre mieux.
Soit dit en passant, j'ai déjà montré ailleurs que les mesures de la richesse individuelle, autrement dit le PIB par habitant, ont la priorité sur les mesures de l'égalité, comme par exemple le rapport interdécile. Car une baisse du premier met justement beaucoup plus en péril l'intérêt qu'il y a à vivre ensemble, bref la société, qu'une augmentation du second. La création de richesse est plus importante que l'égalité, ce qui ne veut pas du tout dire que l'égalité ne soit pas importante. Simplement la focalisation exclusive d'une certaine gauche sur la thématique de l'égalité est irrationnelle et dangereuse pour la société elle-même.
Par ailleurs, la décroissance n'est même pas juste car, imaginons que moi, je souhaite travailler plus pour gagner plus bien sûr (on sait désormais que c'est possible grâce à M. Sarkozy), par exemple parce que mes enfants veulent faire des études longues alors que j'ai des revenus modestes. Au nom de quoi le Parti de la décroissance va-t-il justifier qu'on m'empêche de travailler plus, voire qu'on me paye même moins? C'est non seulement injuste mais liberticide. Grattez le vernis de ces belles idées sur le partage et la justice et, comme pour le communisme naguère, vous trouverez dessous l'injustice et l'autoritarisme. L'avantage au moins avec les fascistes, c'est qu'on n'avait pas à gratter ce vernis. L'injustice et l'autoritarisme apparaissaient tout de suite.
Enfin, comment M. Ariès va-t-il résoudre le chômage en France? Visiblement, ce n'est pas son problème. Ou alors, je l'ai mal compris et il nous ressert ce fameux plat du "partage du travail" qui voudrait que l'on résolût le chômage en partageant les emplois déjà existants. Je ne vais pas redémontrer ici que cette notion repose sur une théorie économique fausse, le sophisme dit "du gâteau fini de l'emploi" (2) (encore une histoire de gâteau, comme par hasard). Je noterai simplement que M. Ariès ne serait pas d'accord si un autre parti, beaucoup plus à droite que le sien, proposait pour résoudre le chômage d'enlever leurs emplois aux immigrés pour les donner aux chômeurs de nationalité française. C'est pourtant exactement le même raisonnement faux qui le conduit à soutenir le partage du travail, il s'agit là encore d'enlever autoritairement du travail à certains pour le donner à d'autres. La différence tient dans le fait que, dans un cas, seuls les immigrés seraient concernés alors que tout le monde le serait dans l'autre. Or aucune de ces deux solutions n'aurait plus de résultats probants que les calamiteuses 35 heures qui ont échoué pour les mêmes raisons.
Alors, quand vous entendrez quelqu'un vous dire qu'il faut mettre les vieux plus tôt à la retraite pour donner du travail aux jeunes, que les femmes doivent rester à la maison pour que leurs maris aient du boulot ou que les gens qui prennent des heures supplémentaires piquent ces heures à de jeunes chômeurs, révoltez-vous contre la bêtise!
Citation n°2: "Cela signifie l'adoption d'un revenu national, ce revenu pouvant être versé en partie en monnaie nationale, en partie en monnaie régionale à créer pour faciliter la relocalisation, mais aussi sous forme de droits de tirage sur les services publics. Nous croyons d'ailleurs qu'il faut aller vers la gratuité des services publics locaux".
Là, M. Ariès se surpasse. J'en suis béat d'admiration.
De quel chapeau magique va-t-il tirer ce revenu national si par ailleurs "la question n'est pas de créer de la richesse ou des emplois", comme il l'affirmait dans la phrase précédente de son interview? Quels impôts le financeront si les richesses et donc la masse imposable diminuent à cause de la décroissance? M. Ariès vit apparemment au pays d'Harry Potter où il suffit de dire "abracadabra" pour que nos voeux se réalisent et que, hop, des droits de tirage apparaissent. L'Etat est pour lui une corne d'abondance inépuisable, mais il n'est hélas pas le seul à croire cela dans la gauche française. Sauf que les autres partis de gauche ne sont pas délirants au point de croire, comme M. Ariès, que l'abondance de la corne va augmenter alors même que la taille de la corne décroîtra.
Comme M. Ariès compte aussi relocaliser certaines productions agricoles ou industrielles en les faisant acheter en monnaie locale, je lui souhaite triplement bonne chance. D'abord parce que rien ne garantit que, si un détaillant accepte cette monnaie locale, les produits qu'il vend dans son commerce de détail soient produits localement. Ensuite, parce que si moi, j'étais détaillant et avais le choix entre une monnaie que je peux ensuite utiliser partout et une monnaie que je peux utiliser seulement dans la Région Poitou-Charentes (appelons-la le "Ségodollar"), M. Ariès pourrait toujours se tamponner pour que j'accepte les Ségodollars dans mon magasin. Enfin, parce que, si par miracle, les Ségodollars permettaient quand même de relocaliser, la relocalisation des productions entraînerait l'explosion du coût de beaucoup d'entre elles dont la demande diminuerait alors dramatiquement, en conséquence de quoi M. Ariès aurait relocalisé du vent.
Bon, j'arrête là, je n'en peux plus. Non franchement, je préférais les aimables incohérences de mon père quand il était encore communiste. Il était drôle, mais il savait qu'il était drôle. Et puis il se battait pour une cause juste : l'amélioration de la vie des ouvriers. Je n'arrive même pas à comprendre pour quoi au juste M. Ariès se bat. Ah si, pour la décroissance de l'intelligence. Et M. Ariès est forcément de gauche car il pense bien au contraire que ses idées sont très intelligentes.
(1) Débile, non pas au sens actuel, mais au sens classique de "faible", la débilité étant de même la faiblesse.
(2) Oh et puis si, je le redémontre pour le plaisir. Ce sophisme repose sur l'idée fausse que le nombre d'heures travaillées dans un pays est fixe, autrement dit qu'il est un jeu à somme nulle, bref que ce nombre ne peut ni monter ni diminuer.
Notons d'abord que s'il ne pouvait pas monter, on se demande bien comment certains pays feraient pour travailler plus que la France tout en ayant moins de chômage. Or c'était par exemple le cas des USA avant la crise des subprimes.
Ajoutons qu'il peut aussi très bien diminuer. En effet, si on oblige par exemple des vieux à céder quelques heures à des jeunes, on oblige aussi les entreprises à former ces jeunes, à établir plus de fiches de paye, à gérer plus de ressources humaines, etc. On augmente ainsi les coûts administratifs de l'entreprise. Si l'augmentation de ces coûts administratifs égale au moins la diminution de la masse salariale de l'entreprise due à la baisse des heures des vieux, l'embauche de jeunes n'a déjà plus aucun intérêt pour cette entreprise. Si elle la dépasse, c'est encore pire, puisqu'elle augmente aussi le coût horaire du travail dans l'entreprise. Si en plus, cette embauche de jeunes diminue la productivité de l'entreprise (ce qui est plausible tant que le jeune n'est pas formé), cela augmente encore le coût horaire. Si en outre, l'entreprise fabrique des produits à forte valeur ajoutée, le coût de la main d'oeuvre dans le coût total du produit est faible et, en tout cas, beaucoup moins important que la qualité du produit lui-même, donc l'effet de la diminution des heures mieux payées des vieux sur le coût total du produit sera négligeable par rapport aux conséquences d'une baisse de qualité du produit. Or il est fort probable que les jeunes embauchés fabriqueront des produits de moins bonne qualité que les vieux.
Maintenant, si tous ces effets sont cumulés en même temps, la compétitivité de l'entreprise s'en trouvera affectée d'autant et l'entreprise perdra des commandes ou des clients. Or on constate empiriquement qu'en effet, les mesures du partage du travail ont, au mieux, un effet peu perceptible sur le chômage et la plupart des entreprises préfèrent se débrouiller pour augmenter la productivité horaire plutôt que d'embaucher quand on veut les obliger à diminuer leurs horaires hebdomadaires.
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