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Quand j'étais petit, ma mère aimait à répéter aux membres de ma famille qui voulaient me féliciter pour mes résultats scolaires, d'ordinaire bons, "N'en faites rien, il n'a aucun mérite, il est né comme ça ".
Ma mère était communiste et partageait les préjugés de ses camarades, en particulier celui selon lequel les différences de " classes sociales " ne correspondaient à aucune différence de mérite et devaient donc être abolies car injustifiées. Ces préjugés sont encore largement partagés par beaucoup de mes collègues enseignants, ce qui les rend particulièrement hostiles par exemple à la " précocité intellectuelle " que manifestent certains de nos élèves au quotient intellectuel élevé. Comme les " bourgeois " que honnissait ma mère, les enfants " intellectuellement précoces " ne peuvent compter sur aucune mansuétude de la part des enseignants d'extrême gauche car leur intelligence est perçue par ces mêmes enseignants comme imméritée, puisque due aux hasards de la naissance, qu'ils soient génétiques ou sociaux, peu leur chaut.
La question que je vais donc me poser ici est la suivante : qu'est-ce que le mérite ? Mérite-t-on ses bonnes notes ou sa place dans la société quand on n'a rien fait pour être doué si ce n'est se contenter de naître dans un certain corps ou une certaine famille ?
Cette question est fondamentale tant il est vrai que notre société est une méritocratie, c'est-à-dire qu'elle repose sur la reconnaissance et la récompense du mérite. Mérite-t-on ces récompenses sociales si l'on n'a fait aucun effort pour les mériter ?
De la réponse à cette question découlent en effet deux visions de la société, une de droite qui dit que oui, grosso modo, les différences de revenus entre les gens sont méritées et une de gauche qui prétend le contraire et entend donc gommer ces différences autant que faire se peut.
Comprenons-nous bien d'emblée : je ne dis pas que notre société n'engendre aucune injustice, qu'il n'y a pas en son sein des gredins, tel le sinistre Silvio Berlusconi, qui ne doivent leur réussite qu'à la fraude et à la corruption. Je ne veux pas parler ici des cas de perversion flagrante des règles sociales. Je veux simplement évoquer mes bons élèves par exemple dont beaucoup doivent leurs résultats scolaires heureux aux heureux hasards de la naissance, autrement dit de la génétique ou de la sélection sociale : méritent-ils néanmoins les bonnes notes que je leur donne ?
La plupart de mes collègues, comme ma mère autrefois, pensent que non, qu'il est au fond injuste que l'école récompense toujours les mêmes. Mais comme ils continuent néanmoins de donner de bonnes notes aux bons élèves, imaginez leur désarroi !
Supposez que vous gagniez une grosse somme au loto. Vous avez une chance inouïe, vous avez tiré le gros lot, un million d'euros. Oui, mais voilà, vous votez Mélenchon. Avez-vous mérité votre gain ? En aucune façon. Pourtant vous n'hésiterez pas un instant : vous irez toucher votre somme. Qui plus est, vous ne ressentirez aucune mauvaise conscience. Certes vous n'avez rien fait pour gagner cette somme, c'est le plus pur des hasards qui vous a aidé et pourtant vous n'avez pas une seconde l'impression de ne pas mériter cet argent car telle était la règle du jeu. Tout le monde la connaissait dès le départ, personne n'a à se plaindre. Bien sûr, vous donnerez peut-être la moitié de vos gains à une association caritative, mais pas la totalité, vous garderez l'autre moitié. Cependant vous ne méritez au sens strict ni le tiers ni le quart de cette somme puisque vous n'avez fait aucun effort pour la gagner.
Comment se fait-il alors que vous n'acceptiez pas les différences de revenu qui, exactement de la même façon que vous avez gagné au loto, sont dues à la chance de certains ?
La raison de cet écart entre vos opinions politiques et votre réaction à l'annonce des résultats du loto vient du fait que, dans le second cas, vous acceptez les règles du jeu - celles du loto - alors que dans le premier vous n'acceptez pas celles du jeu social. Et vous avez tort car elles vous avantagent.
Le contrat social fixant les règles du jeu que nous appelons " société " est en effet très clair et explicitement formulé par l'article 1 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : " Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité ".
Si je ne récompense pas par de bonnes notes les élèves qui ont de bons résultats, je m'expose au risque qu'ils cessent de travailler. Or personne n'y serait gagnant, pas même les mauvais élèves. Car les bons élèves, dans ce cas, s'abstiendraient de nous faire profiter de leur talent dans l'exercice des professions auxquelles leurs bonnes notes les destinent. Que m'importe que mon médecin soit intellectuellement précoce ou fils de bourgeois, du moment qu'il me soigne bien.
Le philosophe Gerald Cohen a affirmé il y a quelques années qu'il serait immoral que les bons élèves s'abstinssent de travailler en l'absence de récompense car une telle réaction reviendrait à exiger une rançon du reste de la société pour donner la pleine mesure de leur talent. Cette affirmation est un bel exemple du genre de sophismes qu'aiment forger certains professeurs de philosophie dans mon lycée. M. Cohen aurait dû également proposer qu'on supprimât le podium aux jeux olympiques ou le palmarès au festival de Cannes puisque son raisonnement s'applique exactement de la même façon aux sportifs et aux artistes. Proust n'aurait jamais dû avoir le Goncourt : il est né génial et a grandi dans un milieu protégé.
La boutade de Gerald Cohen - je dis " boutade " puisque je n'ai jamais réussi à prendre ce philosophe radical-chic au sérieux - nous montre à quel degré de confusion intellectuelle on en est arrivé dans les milieux de la bien-pensance gauchiste. Car cette confusion qu'entretenait sciemment Cohen de son vivant pour satisfaire son besoin de notoriété ne rencontre un écho que parce qu'elle est largement colportée dans les salles de profs françaises.
Qu'est-ce alors vraiment que le mérite ?
Personne ne mérite d'être né ni avec telle ou telle intelligence ni dans tel ou tel milieu. Ni l'enfant pauvre ni le gosse de riche ne méritent d'être là où ils sont. Einstein n'a pas mérité de naître avec un énorme QI . Mais il a mérité notre admiration et notre estime car il a ensuite utilisé la chance de sa naissance dans un milieu protégé et avec une intelligence hors du commun pour produire une des théories physiques les plus brillantes de l'histoire. Ce faisant, il a démontré que " les distinctions sociales sont fondées sur l'utilité commune ". La Relativité est une théorie éminemment utile au développement de la rationalité scientifique. Nous serions complètement stupides de nous en priver en écoutant les conseils d'un Gerald Cohen.
Certes il n'est pas juste que certains naissent plus intelligents ou dans des milieux plus favorisés que d'autres. Mais il serait tout aussi injuste de le leur reprocher puisqu'eux non plus n'y peuvent rien. Et il serait carrément inique de justifier ainsi le refus de les récompenser pour l'avantage indéniable que leur intelligence et leur capacité de travail procurent à toute la société.
Gerald Cohen veut donc compenser une injustice - celle de la naissance - par une autre - celle qu'engendre l'égalitarisme quand il devient hostile au talent - .
Bien sûr, il est de notre devoir, à nous pédagogues, de repérer le talent qui éclot dans des milieux peu favorables à une telle éclosion. Car il en est d'autant plus méritoire. Mais nous ne pouvons pas le faire, comme nous le conseillent tous les Gerald Cohen de la pédagogie française contemporaine, en punissant les élèves plus chanceux de nous faire également profiter de leur talent. Ainsi, vouloir abaisser toutes les exigences de l’École au nom de l'égalité des chances serait un remède pire que le mal qu'il entend soigner. De même que le communisme se proposait de remédier aux défauts du capitalisme en le remplaçant par un système pire encore, l'égalitarisme pédagogique, croyant bien faire, va priver l’École de ses tout derniers moyens de repérer les élèves talentueux d'origine humble. Et ce parce qu'il ne comprend plus du tout ce que le mot de mérite signifie.
Pourtant les marxistes eux-mêmes le savaient bien autrefois : tout travail mérite récompense.
Quand ma mère estimait que je ne méritais pas d'être récompensé de mon travail parce que j'étais né travailleur, elle était donc injuste car je ne méritais pas non plus d'être né tel que je suis, donc je ne méritais pas d'être privé de récompense (1).
(1) Je sais que je vais passer pour une peau de vache insensible mais de tout cela on peut déduire également que les mauvais élèves qui sont nés peu doués pour le travail scolaire méritent pourtant leurs mauvaises notes. Car il faut bien évaluer la qualité de ce travail.