Partager l'article ! Qu'est-ce que le mérite ? (suite): En relisant mon article d'hier, j'ai éprouvé une certaine insatisfaction. ...
En relisant mon article d'hier, j'ai éprouvé une certaine insatisfaction. Je vais donc reprendre et clarifier quelques points qui me tiennent à coeur. Car il me paraît essentiel d'avoir les idées claires sur une question telle qu'elle donne son sens à la société dans laquelle nous vivons. De la clarté de nos conceptions du mérite dépendra ainsi largement notre rapport à cette société. Si elle nous apparaît comme injuste, notre devoir sera d'en changer ; mais si son fonctionnement est globalement satisfaisant, malgré quelques iniquités amendables par l'action politique, alors notre devoir sera au contraire de la défendre contre ceux qui voudraient la mettre à bas.
Reprenons les raisonnements à la Gerald Cohen : les récompenses sont des incitations qui poussent les plus talentueux d'entre nous à faire fructifier leurs talents. S'ils ne recevaient pas de telles incitations, ils ne nous feraient pas profiter de leurs talents. Or ces talents sont immérités puisque les plus talentueux les doivent à la chance qu'ils ont soit d'être nés avec de tels talents soit d'être nés dans une famille qui les a développés. Donc, comme ces talents sont immérités, leur récompense l'est également, en conséquence de quoi le revenu ou les bonnes notes qu'exigent de la société les plus talentueux pour faire fructifier leurs talents sont en fait une rançon que nous devons leur payer pour qu'ils daignent nous en faire profiter.
Qu'est-ce qui ne va pas dans le raisonnement de Cohen ? Je peux précisément situer l'erreur qui entache tout ce raisonnement de nullité : ... comme ces talents sont immérités, leur récompense l'est également.
Admettons par exemple que vous ayez deux très bons élèves : l'un a de bonnes notes au prix de grands efforts, l'autre est naturellement doué et a de bonnes notes sans trop se démener. On pourrait évidemment dire que le second est moins méritant que le premier, mais mérite-t-il pour autant de moins bonnes notes que le premier à qualité de travail égale ? Clairement non. Pourquoi ?
Votre objectif est que vos élèves acquièrent les savoirs que vous leur enseignez. Ils ont de bonnes notes quand l'objectif est atteint et peu importe comment chacun d'entre eux l'a atteint.
Notons qu'on pourrait également affirmer que l'élève besogneux de notre exemple est né avec une capacité de travail hors du commun tandis que l'élève naturellement doué est né hélas un peu cossard. Donc le premier ne mérite pas non plus une meilleure note que le second puisqu'il la doit tout autant à la chance que son camarade de classe : l'un a la chance d'être né naturellement travailleur et l'autre naturellement doué. Chacun fait feu de tout bois.
Mais il y a une troisième explication, encore plus convaincante. Reprenons le raisonnement à la Cohen vu plus haut. Certes les talents sont souvent immérités. Certains naissent talentueux. Ils n'y peuvent rien. Comme ils n'y peuvent rien, ils ne méritent pas non plus d'être punis pour cela. Or si on ne les récompense pas de faire fructifier leurs talents, on les punit pour quelque chose auquel ils ne peuvent rien. C'est totalement injuste.
Mozart est probablement né génial. Ne mérite-t-il pourtant pas d'être considéré comme un des plus grands musiciens ? Devrait-il être puni d'être né génial ?
Tout cela démontre donc que, contrairement à ce que croient tous les Gerald Cohen de ma salle des profs, même si son talent est immérité, la récompense de celui qui le fait fructifier est méritée.
Il n'y a en conséquence aucune injustice sociale, aucune rançon exigée de la société par les plus talentueux pour l'exploitation de leur talent. Tout à l'inverse, la récompense du talent est précisément une question de justice sociale élémentaire.
Ludwig von Mises estimait que le ressort des idées de gauche était l'envie, la jalousie sociale. Je ne suis pas d'accord avec lui. Bien entendu, on pourra toujours trouver des gens de gauche envieux et qui masquent leur soif de revanche sociale derrière un discours généreux. Or tels n'étaient pas mes parents. Ils n'étaient pas communistes par jalousie, mais par révolte sincère contre l'injustice sociale. Quand des ouvriers réclament une juste augmentation de salaire, nous sympathisons spontanément avec eux parce que leur combat est légitime et non parce que nous sommes jaloux de la paye de leur patron. L'erreur de beaucoup de gens de gauche qui prônent un égalitarisme exagéré ne vient donc pas de leur jalousie sociale, mais d'une erreur de raisonnement comme celle qu'a commise Gerald Cohen. C'est une erreur cognitive, pas un défaut de caractère.
Mais finissons en disant qu'une autre erreur cognitive condamne l'attitude inverse : l'indifférence de beaucoup de gens de droite aux inégalités sociales. Or les inégalités sociales ne sont légitimes que quand elles reposent sur des inégalités de mérite. Toutes les autres doivent être combattues sans état d'âme. La gauche a raison de nous le rappeler.