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Dimanche 5 juin 2011 7 05 /06 /Juin /2011 15:33

 

 

J'ai constamment souligné un fait gênant pour tout partisan de la rationalité tel que moi. Nous pouvons fort bien être conscients de ce que nous devrions faire et pourtant ne pas arriver à le faire. Par exemple, nous pouvons savoir que nous devrions arrêter de fumer et ne pas pouvoir nous empêcher d'allumer une dernière cigarette.

 

Ces situations trahissent une faiblesse de la volonté, ce que les Grecs appelaient akrasia, l'acrasie, littéralement l'impuissance. On appelle une telle attitude une conduite acratique. Nous ne sommes pas cohérents avec nous-mêmes. Nous savons ce que nous devrions faire, mais nous ne le faisons pas.

 

Même si nous sommes devenus rationnels, il se pourrait ainsi que, chaque fois que nous devons prendre une décision rationnelle, notre rationalité nous suggérât le choix le plus rationnel, mais que nous fussions incapables d'appliquer la décision la plus judicieuse.

 

Même si nous sommes rationnels, il se pourrait tout autant que nous nous contentassions d'être à moitié rationnels plutôt que de viser la rationalité la plus parfaite possible. Admettons par exemple que nous vivions dans une certaine société dotée de certains principes moraux. Admettons que nous soyons clairement conscients des imperfections de notre société dues aux limites de ces principes. Il se pourrait que nous préférassions être conservateurs et accepter des règles morales partiellement rationnelles plutôt que de courir le risque de déstabiliser notre société en essayant de la réformer. Les expériences totalitaires que nous avons connues en Europe nous invitent à comprendre la pertinence d'une telle attitude conservatrice. Le conservatisme est une réponse rationnelle au progressisme écervelé qui a souvent prêté main forte au communisme. Dans ce cas, on ne pourrait évidemment pas diagnostiquer une acrasie puisque notre conservatisme nous serait dicté par la prudence et serait pour le coup le choix le plus rationnel.

 

Or je pense qu'on peut néanmoins souhaiter l'apparition d'un progressisme prudent qui tienne compte des objections recevables des conservateurs à certaines formes radicales de progressisme sans pour autant renoncer jamais à l'espoir on ne peut plus rationnel d'amender efficacement notre société. Être un progressiste libéral est donc plus rationnel qu'être conservateur - mais être conservateur est plus rationnel qu'être un progressiste écervelé - .

 

Mais revenons aux conduites acratiques. Chaque fois que nous nous trouvons devant un choix, nous avons beau être rationnels, cela ne nous sert qu'à distinguer le choix le plus rationnel mais cela ne nous aide ensuite en rien à accomplir l'action la plus rationnelle que ce choix nous dicte. Lorsque nous sommes au pied du mur, notre rationalité ne nous sert plus à rien car elle se contente de nous dire ce que nous devrions faire, mais elle ne nous donne pas la force de l'accomplir effectivement. La rationalité nous apparaît donc sous deux visages, la rationalité pensante qui nous permet de distinguer le bon choix et la rationalité agissante qui nous permet ensuite de réaliser effectivement les prescriptions de ce choix.

 

Or la rationalité agissante n'est rationnelle que dans ses conséquences, mais pas dans ses motivations car nous aurons beau nous répéter par exemple qu'il nous faut arrêter de fumer, ce n'est pas cela qui nous poussera effectivement à arrêter.

 

Nous avons vu ailleurs qu'il n'était pas rationnel de décider d'être rationnels si nous n'étions pas effectivement rationnels avant de prendre cette décision. Or, de la même façon, il est impossible d'agir rationnellement pour des motifs rationnels si nous ne sommes pas effectivement rationnels avant d'agir. Or si nous fumons, c'est que nous ne sommes pas rationnels au sens de la rationalité agissante vu plus haut. Donc si nous arrêtons tout à coup de fumer après des années de tabagie, nous ne parvenons pas non plus à devenir rationnels aussi soudainement grâce à la rationalité puisque nous n'étions pas rationnels avant de parvenir à ne plus fumer. Parvenir à un jugement rationnel après des années d'irrationalité ou parvenir à agir rationnellement après des années d'agissements irrationnels sont deux faits soumis au même paradoxe : il n'est pas rationnel de devenir rationnel ou d'agir rationnellement avant d'être effectivement rationnel.

 

Lorsque nous devenons rationnels, lorsque nous nous convertissons à la rationalité, et j'insiste à dessein sur le verbe "convertir", soit dans notre manière de penser soit dans notre manière d'agir, nous ne le faisons pas pour des motifs rationnels mais parce que, soudain, nous avons foi en la rationalité.

 

Or cette foi en la rationalité, pensante ou agissante, ne nous vient pas de la rationalité. Tel est le paradoxe central de la raison.

 

C'est aussi pourquoi la religion au sens large, c'est-à-dire toute institution sociale qui nous aide à penser et à agir rationnellement en manipulant notre affectivité pour notre propre bien, une telle religion ne disparaîtra jamais, n'en déplaise aux athées.

 

Par Fabrice Descamps
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