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Il n'aura pas échappé au lecteur attentif que, dans mon dernier article, un certain nombre des formules qu'on lit ont mutatis mutandis des conséquences inattendues.
Prenons par exemple l'opinion de Gerald Cohen selon laquelle, les talents étant largement immérités, leur récompense l'est également.
Admettons en effet que nous adhérions à une conception déterministe du monde - c'est mon cas - , alors il est fort possible que nos talents soient dus, pour une part non négligeable, à des accidents de la génétique. Oui, mais si tel est le cas (1), si les talents sont largement immérités et leurs récompenses également, alors les tares et les vices le sont aussi, de sorte que leur punition l'est tout autant. Si le crime tient pour une bonne part à des caractéristiques de l'individu qu'il ne contrôle pas, comme la tare ou le vice, punir le crime devient à première vue injuste.
Or j'ai contesté l'opinion de Gerald Cohen d'après qui les récompenses du talent étaient injustes et j'ai au contraire montré que, même si les talents sont immérités, leur récompense est méritée. Transposons maintenant cette opinion dans le domaine des tares et des vices : même si les tares et les vices sont immérités, leur punition est méritée.
Or cela paraît nettement contre-intuitif. Nous allons donc devoir démontrer que c'est quand même vrai.
On pourrait en effet remarquer, en suivant le raisonnement que j'avais tenu naguère, que, si un criminel doit ses crimes à des tares innées, alors il n'y peut rien, en conséquence de quoi il serait injuste de l'en punir de la même façon qu'il serait injuste de punir l'individu involontairement talentueux en ne le récompensant pas de son talent. Or je crois, comme la plupart des gens, qu'il serait encore plus injuste de ne pas punir le criminel, même s'il est victime de ses tares. Comment nous sortir de cette apparente contradiction ?
Eh bien, il suffit de comprendre que la punition n'est pas orientée vers le passé, mais vers le futur. En effet, punir le criminel pour un acte déjà commis serait au fond irrationnel car cela n'empêcherait pas cet acte-là d'être commis puisqu'il a déjà eu lieu. La punition a en fait pour double vocation d'empêcher le crime futur chez le criminel en lui faisant payer les conséquences de son crime passé et d'en faire un exemple pour tous ceux qui seraient tentés de l'imiter, donc d'empêcher le crime futur chez autrui également.
De deux choses l'une en effet, ou bien le criminel n'a aucun remords et la punition est là pour lui en donner enfin, ou bien le criminel a des remords mais souffre de faiblesse de la volonté ; du coup la punition a pour fonction, dans les deux cas, de l'inciter à se doter d'une volonté de faire le bien ; autrement dit elle a pour but de pousser le prisonnier à passer de la rationalité pratique qui l'avait aidé à accomplir son crime à la rationalité morale qui l'aidera à ne pas en accomplir un nouveau. C'est d'ailleurs pourquoi le crime commis par un malade mental n'est pas aussi sévèrement puni car l'on sait d'avance que la punition ne lui sera d'aucun secours. Même si le malade regrette sincèrement son crime, la punition n'a aucune chance de l'aider à surmonter la faiblesse de sa volonté face à la force de sa maladie (2).
Contrairement à ce qu'on entend souvent dire, la prison existe donc bel et bien dans le but d'amender les prisonniers. Même si elle y parvient imparfaitement, on ose à peine imaginer ce qu'il adviendrait si elle n'existait plus conformément aux voeux de certains penseurs de la gauche radicale comme Michel Foucault (3). De deux maux, on choisit le moindre.
On peut donc en conclure que, même si talent et tare criminelle sont immérités, la récompense du premier et la punition de la seconde sont méritées. Le criminel puni ne peut rien à la faiblesse de sa volonté passée, mais la punition lui donne une chance future de dépasser cette faiblesse de la volonté. Et elle en donne également une à tous ceux qui seraient tentés de l'imiter faute de posséder une volonté suffisante d'être moralement rationnels. Pareillement, le talentueux ne peut probablement rien à un talent qui lui vient du passé, mais la récompense l'aidera à le faire fructifier dans le futur.
Récompenses et punitions seraient injustes et imméritées si elles s'adressaient au passé, or elles s'adressent au futur. Donc elles sont justes et méritées.
(1) Je ne dis pas que tel soit vraiment le cas car les biographies individuelles sont sûrement bien plus compliquées, mais je vais raisonner comme s'il était tel pour les besoins de la démonstration.
(2) On peut donc en conclure que je serais tenté de recommander la rétention de sûreté pour les criminels ne manifestant aucun remords. Mais mon opinion sur le sujet n'est pas encore arrêtée.
(3) Encore une fois, on vérifie que la gauche la plus extrême entend corriger certains défauts de notre société en voulant la remplacer par une société pire encore.