Mercredi 29 février 2012 3 29 /02 /Fév /2012 22:13

 

 

La philosophie de Spinoza présente un défaut argumentatif prévisible . L’Éthique insiste sur le fait que nous ne désirons pas une chose parce que nous la trouvons bonne, mais bien au contraire que nous la trouvons bonne parce que nous la désirons. Or l’Éthique nous invite par ailleurs à devenir rationnels afin de nous libérer des passions qui nous rendent malheureux. Cela est impossible car nous ne pouvons pas accéder à la rationalité pour un motif rationnel - nous libérer des passions - alors que nous ne sommes pas encore rationnels. Nous ne pouvons nous convertir à la raison que parce que nous la désirons et non parce que nous la trouverions bonne.

 

En somme, Spinoza bute sur la même aporie que nous avions soulignée dans notre dernier article : il n'est pas rationnel d'être ou de devenir rationnel. C'est pourquoi l'incohérence du spinozisme était prévisible. Car c'est là le défaut argumentatif de toutes les sagesses qui, comme le stoïcisme dont la philosophie de Spinoza est au fond une variante moderne, entendent s'appuyer sur la seule raison pour nous convertir à la raison.

 

Il n'est pas rationnel d'être rationnel car, de trois choses l'une, ou bien nous ne sommes pas du tout rationnels, ou bien nous le sommes déjà, ou bien nous le sommes partiellement.

 

Si nous sommes déjà rationnels, nous n'avons pas besoin de le devenir. Mais le fait que nous soyons rationnels n'est pas un fait susceptible d'une explication rationnelle car c'est un fait du monde, aussi irrationnel et arbitraire que la plupart des autres faits du monde, tel le fait qu'il y ait un monde plutôt que rien. Nous sommes rationnels et c'est comme ça. Point à la ligne.

 

Si nous ne sommes pas du tout rationnels, nous ne pourrons pas le devenir pour des motifs rationnels puisqu'aucun de ces motifs ne pourra nous convaincre de le devenir.

 

Le troisième cas est le plus intéressant. Si nous sommes partiellement rationnels, alors la partie de notre esprit qui n'est pas encore rationnelle ne pourra pas non plus être convaincue par des arguments rationnels puisqu'elle n'est justement pas encore rationnelle, tandis que la partie rationnelle de notre esprit n'aura pas besoin d'être convaincue puisqu'elle est déjà rationnelle.

 

Les exemples de faiblesse de la volonté relèvent de cette troisième catégorie. Pour Socrate, la faiblesse de la volonté était impossible à concevoir puisque nul n'était méchant par sa faute. Si j'agissais mal, c'est parce que j'ignorais le bien. Or la faiblesse de la volonté est un problème redoutable pour le philosophe socratique car celui qui en souffre n'ignore pas le bien et sait au contraire qu'il agit mal, mais il ne peut s'en empêcher. Pour ma part, j'ai de sérieux doutes sur la pertinence du concept de personne ou de moi. Rien ne prouve que notre esprit soit unifié par un principe unique. Il est plus réaliste d'affirmer - et facile à observer - que nous abritons des désirs contradictoires luttant entre eux pour prendre le contrôle de notre esprit. Il est concevable que notre esprit soit ainsi tiraillé entre notre désir d'être rationnels et nos autres désirs. Or, comme nos autres désirs sont irrationnels, il est peu probable que nous puissions les manipuler en leur tenant un discours rationnel.

 

La raison ne peut donc pas s'appuyer sur elle-même, sur ses seules forces, pour nous convertir à la raison. Contrairement au baron de Münchhausen, elle ne peut pas se tirer par la queue de sa propre perruque pour sortir du marais où elle est embourbée. L'échec des sagesses antiques est l'échec même du spinozisme et il est confirmé par leur incapacité commune à concevoir le problème posé par la faiblesse de la volonté.

 

Le seul moyen de nous sortir du marais est d'accepter notre irrationalité originelle et le fait que nous n'échapperons pas à cette irrationalité grâce à notre raison.

 

Ainsi la religion est-elle ce moyen, rationnel dans ces buts mais irrationnel dans ses expédients, de nous sortir de notre déraison native. Ses commandements doivent se présenter comme révélés à l'homme par un moyen surnaturel, par une puissance et une intelligence supérieures aux siennes, sous peine de ne pas obtenir l'obéissance d'esprits encore irrationnels à qui il faut en imposer pour être cru. Seuls la crainte ou l'amour que le fidèle porte au prophète ou à la divinité représenté sur terre par ce prophète emporteront l'adhésion d'hommes dont tout ou partie de l'esprit ne s'est toujours pas soumis à la raison. Les commandements religieux doivent ainsi apparaître comme sacrés car ils doivent inspirer aux esprits égarés une crainte révérencieuse.

 

En vouloir à la religion de s'être initialement présentée à nous sous des traits irrationnels est donc fort injuste car elle ne pouvait faire autrement.

 

Vouloir abattre la religion quand on se dit rationnel est également injuste et ingrat car nous oublions ce faisant les siècles et les siècles de bénéfices moraux que nous avons retirés de la religion. La haine anti-religieuse n'est pas une forme radicale de rationalisme, c'en est la négation. Les prophètes ne furent pas les ennemis du rationalisme moral, ils en furent les premiers propagateurs.

 

Bien évidemment, cela ne nous dispense pas de critiquer les manifestations les plus stupides et les plus fanatiques de notre propre religion. Au contraire, nous avons le devoir moral d'en combattre les sectateurs les plus irrationnels au sein de nos Églises respectives. Mais si les gens raisonnables désertent ces Églises, qui défendra la religion contre ceux qui, croyant en être les zélateurs, en sont les plus redoutables fossoyeurs?

 

Notre époque se croit affranchie de toutes les croyances superstitieuses de nos aïeux. Mais nos aïeux étaient-ils aussi sots que cela ? Ne pouvons-nous pas leur accorder que beaucoup d'entre eux étaient suffisamment lucides pour ne pas ignorer les incohérences de leurs propres opinions religieuses, mais aussi assez prudents pour percevoir que les avantages sociaux d'une morale religieuse commune excédaient les limites intellectuelles de leur religion? Si, comme moi, vous adhérez à l'individualisme méthodologique, alors vous en conclurez que les gens étaient croyants parce qu'ils avaient certainement de très bonnes raisons de l'être. Pensant se libérer du carcan de la religion, nos contemporains ne se méfient pas assez d'eux-mêmes. Comme l'a prouvé l'idéologie communiste, l'aliénation intellectuelle n'est pas l'apanage des fanatismes religieux. Elle peut aussi venir de pseudo-rationalismes inconscients des limites de la raison.

 

En ce qui me concerne, je suis protestant. Mais j'appartiens bien évidemment à l'aile la plus libérale de cette religion. Je ne crois pas que la Bible soit un texte révélé. Je ne crois pas en un Dieu personnel. Je ne crois pas en l'immortalité de l'âme. Je ne crois pas en la divinité du Christ - je ne suis d'ailleurs pas du tout sûr que le Christ soit un personnage historique réel . Je crois en revanche en l'objectivité des faits moraux : il est objectivement mal de nuire à autrui, ce n'est pas une question de point de vue personnel.

 

Le Christ nous a donné deux commandements, " Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit " et " Tu aimeras ton prochain comme toi-même ". Il a d'ailleurs insisté sur le fait que ces deux commandements étaient liés. Si je définis Dieu comme l'ensemble des valeurs morales objectives, alors aimer Dieu et aimer son prochain sont effectivement équivalents.

 

Si mon esprit se met à errer, il me restera la foi pour rester fermement attaché à de tels principes moraux. Dieu ne me faillira jamais quand il s'agira de me les rappeler.

 

Par Fabrice Descamps
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